Antoine de ROQUELAURE

1544-1622

 

 

Il est parmi les grandes familles de Gascogne une illustre lignée dans l'histoire de notre pays: les seigneurs de Roquelaure.

Le plus notoire de ses représentants est sans conteste Antoine de Roquelaure qui fut l'ami et le compagnon fidèle du roi Henri IV. Il n'a pas été particulièrement gâté par les historiens qui se sont consacrés aux grandes familles de l'histoire gasconne et assez paradoxalement c'est à travers la vie du bon roi Henri que sont connus les faits saillants qui ont illustré la vie d'Antoine de Roquelaure.

On reste en effet assez étonné, lorsqu'on entreprend de parler de ce personnage qui ne fut pas mineur, de ne retrouver dans les sources de documentation que l'on peut consulter dans notre région, qu'une biographie ""en pointillé".

Ceux qui se sont aventurés dans cette recherche retrouvent la trace d'une étude biographique importante qui fut publiée au siècle dernier, mais assez étrangement elle est absente de nos bibliothèques publiques et ne peut donc fournir matière à une notice quelque peu cohérente sur la vie d'Antoine de Roquelaure.

Tout près de nous, il y a une dizaine d'années, une érudite gersoi3e, madame Gabrielle Saint-Martin, a consacré une étude fortement documentée de plus de trois cents pages à la famille et au village de Roquelaure, mais dans cette compilation très fournie, on ne trouve guère plus de trois pages consacrées à la biographie du seigneur de Roquelaure. On devra donc se contenter de n'approcher ce personnage, qui fut en son temps si important, que d'une façon fragmentaire et donc incomplète.

Les chroniques sont muettes sur l'enfance de ce jeune seigneur. Elles nous disent simplement que son père le destinait à l'état ecclésiastique, mais que cette perspective ne souriait guère au jeune homme d'un naturel plutôt batailleur, qui affirma très vite une préférence marquée pour le métier des armes. À la mort de son père, en 1557, il hérite de la qualité de seigneur de Longard et va se mettre au service de son suzerain de Bourbon, comte d'Armagnac et roi de Navarre.

Sa carrière avait commencé au service du roi de France en qualité de cadet dans les Gardes commandés par le duc d'Épernon et il était devenu un des jeunes favoris du roi Henri III. Mais son attachement à sa Gascogne natale le ramena en terre béarnaise pour se mettre au service de la famille de Navarre. Jeanne d'Albret tient ce jeune et beau seigneur gascon en haute estime et au décès de son mari, Antoine de Bourbon, elle lui donna une partie du fief de Roquelaure que la couronne de Navarre possédait et l'attacha à son fils Henri qui venait à neuf ans d'hériter de la responsabilité royale en Navarre. Antoine de Roquelaure a dix-huit ans à peine et le jeune roi Henri saura vite apprécier les qualités de ce compagnon brillant, fidèle et entièrement dévoué à son roi, au côté duquel il se comportera toute sa vie comme un frère aîné, l'assistant et le protégeant tout au long de son existence tumultueuse. Un des premiers faits saillants d'Antoine de Roquelaure qui sera retenu par l'histoire, est l'évasion rocambolesque du jeune roi Henri maintenu en résidence surveillée à Paris par Catherine de Médicis. L'affaire se passe peu de temps après la Saint Barthélémy. Henri, accompagné de la troupe de ses gentilshommes, est "monté" à Paris pour son mariage avec Marguerite de Valois. Devenu le gendre de Catherine et le beau-frère du roi, il n'est plus libre de ses mouvements, et la Reine Mère entend garder près d'elle un gendre si proche des protestants, qui pourra être utilisé comme moyen de pression ou d'échange. Très surveillé, sa liberté de mouvement est étroitement contrôlée.

Notre fier et indépendant Béarnais ne saurait supporter longtemps cette mise en tutelle. On lui a laissé la possibilité de se livrer à son sport favori, la chasse à courre; il en profitera pour s'évader et reconquérir son entière liberté. Avec un petit groupe de ses fidèles, notamment Grammont, d'Épernon et, bien sûr, Roquelaure, il organise son affaire avec discrétion et un jour, simulant une partie de chasse avec ses compagnons, il pique des deux vers le sud dès qu'il a atteint la forêt tutélaire. Après une épique chevauchée, il parvient à atteindre la région de Tours où sa sécurité ne sera plus menacée. Bien que l'on ait peu de détails sur l'organisation de cette fuite, on peut penser que l'indispensable Roquelaure a participé étroitement à la mise en place de la logistique et à l'exécution du projet.

Après cette équipée, Henri ira s'installer pour plusieurs années à Nérac. Il a été nommé gouverneur de Guyenne et la situation géographique de Nérac convient parfaitement aux tâches de surveillance et d'administration du territoire qui sont désormais les siennes. Roquelaure fait évidemment partie du groupe des intimes qui entourent et conseillent le roi. La vie à la cour de Nérac est joyeuse et brillante, Tout autant que son roi, Antoine de Roquelaure est grand admirateur du beau sexe et cet homme brillant et séduisant, portant beau, n'a rien à envier à son ami le Vert Galant en matière de succès féminins.

Mais pour aussi brillante et agréable que soit la vie à la cour, les traverses et les embûches s'y recentrent aussi et la galanterie doit parfois céder la place aux actes de bravoure. Le plus connu et plus périlleux de ces épisodes guerriers est la fameuse affaire d'Eauze où Roquelaure eut l'occasion de se mettre en valeur et sans doute, avec une toute petite poignée de compagnons, de sauver la vie à son roi. La cité éluzate appartenait au roi de Navarre mais la Ligue avait gagné de chauds partisans dans la place, à telle enseigne qu'elle avait refusé de recevoir la garnison qu'Henri voulait y installer. Il décida donc d'user de surprise pour mettre Eauze à la raison. Ayant fait revêtir des habits de chasse par-dessus les cuirasses, il se présenta avec un groupe de gentilshommes à une porte défendue de la cité. On leur ouvre sans difficulté mais, à peine sont-ils dans la place que le roi est reconnu. L'alerte est donnée aussitôt et, avant que toute la troupe soit dedans, on crie au gardien: "Coupe leu toun rast! Toun Rey y est!" Aussitôt la herse retombe derrière les premiers entrés qui se retrouvent pris comme des rats dans la nasse... Dans un fébrile affolement, les arquebuses lâchent leurs salves, mais il faut croire que ces artilleurs manquent d'entraînement ou à tout le moins de sang-froid. Par miracle les projectiles ont manqué leurs cibles et les pauvres soldats du corps de garde vont vite se rendre compte qu'ils ont affaire à des professionnels aguerris. Henri et le petit quarteron des siens se regroupent dans un angle, adossés à la muraille. Dans le combat rapproché à l'arme blanche, nos braves éluzates ne vont pas faire le poids. Henri dépêche en toute hâte un des siens pour relever la herse et rameuter tous ceux qui sont à l'extérieur, pour reprendre le contrôle de la situation. Mais l'affaire a été chaude et Antoine de Roquelaure s'est battu comme un lion pour sauver Henri. Celui-ci, bon prince, ne chercha pas à tirer vengeance de la cité rebelle, et on se borna à passer par les armes quatre des maladroits défenseurs ce qui, à l'époque, était bien peu de chose pour une si grave affaire.

Le séjour à la cour de Nérac s'achève en 1589 lorsque Henri devient roi de France. Commence alors une période difficile pour le roi et ses gentilshommes. Il s'agit de reconquérir le royaume que le parti catholique de la Ligue tient solidement et entend bien ne pas céder au roi huguenot. Tout au long de cette reconquête, Roquelaure sera l'ami et le conseiller écouté du Béarnais, en même temps que le combattant plein de fougue qui s'illustrera aux côtés du roi dans les batailles célèbres de cette campagne.

Cela lui vaudra des charges et bénéfices qui en font un des personnages les plus importants du Royaume. Il fut ainsi maître de la garde-robe royale en 1589. Ce titre, qui prête aujourd'hui à sourire, était à l'époque une charge enviée et de belle importance. Puis en 1595, il fut fait chevalier des Ordres et pourvu de la lieutenance du roi pour la haute Auvergne, de la capitainerie du château de Fontainebleau et, peu après, du gouvernement du comté de Foix et enfin de la lieutenance de Guyenne, ce qui lui vaudra d'être nommé quelques années plus tard maire de Bordeaux.

Malgré cette vie tumultueuse, Antoine de Roquelaure eut un vie de famille qui le dota d'une nombreuse descendance. Marié une première fois à Catherine d'Ornezan, celle-ci lui donna deux filles et un fils qui mourut en 1610, laissant son père au désespoir d'avoir perdu le seul héritier mâle, capable de transmettre le nom. Mais comme il avait aussi perdu sa femme en 1601, il put rapidement se remarier et là, il ne fit pas les choses petitement car treize nouveaux enfants vinrent éclairer son foyer et assurer définitivement la transmission du nom des Roquelaure. Bien que sa vie ait été passablement mouvementée, il garda toujours un attachement profond à sa terre gasconne, où il revenait chaque fois que l'occasion lui en était donnée. Il avait plusieurs résidences qu'il aimait également et qu'il fit restaurer ou construire. C'est ainsi que l'on peut voir aujourd'hui les vestiges du château de Roquelaure et les châteaux de Rieutort et de Lavardens qui ont traversé les siècles sans dommages majeurs.

Cependant la vie de ce fidèle compagnon du roi Henri allait connaître une épreuve particulièrement pénible. Le 14 mai 1610, Antoine de Roquelaure était au côté du roi dans le carrosse qui amenait Henri vers son destin. On peut imaginer le désarroi de cet ami qui avait si souvent protégé son roi dans les dangers qui avaient jalonné leur vie commune de se voir impuissant à parer le coup de poignard de Ravaillac.

Le frère aîné, le protecteur, qui pendant tant d'années avait été un des éléments de la "baraka" du roi, était le témoin impuissant de son assassinat. Ce fut pour Antoine de Roquelaure une terrible épreuve qui assombrit pendant longtemps son humeur. Mais la vie devait continuer et continuer aussi le service du jeune roi. Il fut souvent sollicité pendant la Régence de Marie de Médicis qui fut une période particulièrement agitée par les derniers troubles de la guerre des catholiques contre les protestants. Bien que vieillissant et amoindri par une stupide blessure -une branche heurtée malencontreusement pendant une chevauchée qui lui fit perdre un oeil-, il remit dans leur devoir plusieurs cités rebelles et fut honoré vers la fin de sa vie du titre si envié de maréchal de France. Mais la vieillesse s'avançait et, peu à peu, le fringant Antoine de Roquelaure dut mettre un frein à ses épuisantes activités. Il dut se démettre de la charge de gouverneur de Guyenne devenue trop lourde. Il prit alors une semi-retraite dans le poste plus calme de gouverneur de Lectoure qui lui permit de revenir sur ses terres, et c'est dans cette ville qu'il mourut en 1622 à l'âge de 81 ans.

Si le maréchal Antoine de Roquelaure fut le plus connu de cette illustre famille qui remonte au Xe siècle, son fils Gaston-Jean-Baptiste, maréchal de camp du roi, blessé au siège de Bordeaux, vit sa terre de Roquelaure érigée en duché. il était petit et laid et disait de lui-même: "J'ai passé pour être fort laid: rien ne m'oblige d'être de l'avis de tout le monde." Le roi Louis XIV le gardait en haute estime et un jour que la duchesse de Bourgogne le critiquait, il répondit: ",je le trouve un des plus beaux hommes du Royaume car il est un des plus braves. "

Ses bons mots et ses farces sont restés célèbres et le roi en riait souvent, mais parfois se fâchait lorsqu'elles dépassaient la mesure. Il mourut à Paris à l'âge de 68 ans. Le dernier duc de Roquelaure, Antoine-Gaston-Jean-Baptiste, fut lui aussi, comme son grand-père, maréchal de France. il resta sans descendant mâle et la lignée directe s'éteindra avec lui en 1738.

(Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières),

Retour au sommaire