![]() |
Maurice PARISOT Résistance en Gascogne 1901 - 1944 |
|
En temps de guerre, le hasard se mêle parfois à l'action. En Gascogne, "le hasard a su trouver ceux qui savaient s'en servir", comme le disait Romain Rolland. Rencontre opportune de trois héros de la Résistance, un Lorrain, un Anglais et un pur Gascon. Maurice Parisot, Reginald Starr, Abel Sempe. L'action de ces trois hommes a été prépondérante, mais je veux mettre l'accent sur celle de Maurice Parisot, un grand résistant et un meneur d'hommes héroïque dont le souvenir s'estompe. Seules deux petites villes ont retenu son nom en l'attribuant, qui à une place, Aignan, qui à des allées, Nogaro. Maurice Parisot, fuyant la zone occupée, fut engagé comme régisseur du château de Saint-Gô en 1942. Outre ce domaine où se trouvait son domicile, il avait la responsabilité de plusieurs autres exploitations, en particulier à Eauze et en Périgord. Il était à l'origine un technicien agricole de haut niveau. Directeur de l'Office du blé pour l'Afrique du Nord avant la guerre, il fut révoqué et se retrouva en Gascogne avec sa femme et sa fille en 1941. Personne ne pouvait mieux le décrire qu'Abel Sempe. Je cite le portrait qu'il en a fait dans son livre"Au service de l'économie et de la liberté en Gascogne": "Du sang de Pologne coule dans les veines de Parisot. Et de là vient à Maurice et à son frère une chevelure abondante et des yeux d'un vert intense, fondus soudain en un marron ombrageux. De là aussi ce regard allant de la fureur à la douceur poétique de l'artiste. Le front et le profil du nez et du menton donnaient parfois l'image d'un poète. Soudain un éclair, et ce profil devenait du granit. Sa démarche, son visage, son allure légèrement voûtée faisaient songer à celle du général Leclerc." Son épouse, madame Parisot, âgée aujourd'hui de quatre-vingt-six ans et très verte malgré les années, a raconté son histoire à l'occasion d'un déjeuner de l'Association des anciens du bataillon de l'Armagnac à Aignan. J'ai posé quelques questions à madame Parisot: "Mon mari est né à Bar-le-Duc. Son père était doyen de la Faculté de Nancy. Après y avoir commencé ses études et passé son bachot à dix-sept ans il s'engageait et restait cinq ans dans l'armée, pour compenser, disait-il, le peu d'action qu'il avait menée en tant que soldat. À son retour il continuait ses études dans une école d'agriculture dépendant de l'École des Roches, aujourd'hui disparue. J'avais vingt-cinq ans et lui trente-quatre lorsque nous nous sommes mariés. Nommé directeur de l'Office du blé pour l'Afrique du Nord par son ami, Georges Monnet, ministre de l'Agriculture du gouvernement Léon Blum, il fut destitué en 1941 par le gouvernement de Vichy. Il rentrait en France où il fut chargé de la direction de diverses exploitations agricoles appartenant à une société suisse. Dès son arrivée en Gascogne il a milité dans la Résistance, Sempe peut savamment en parler:" " - Je sais, comme tous les Gascons, l'action prépondérante de votre mari, mais j'aimerais pouvoir connaître certains passages de votre vie mouvementée. Par exemple lors de l'incendie du château de Saint-GÔ? - Je n'étais pas au château le jour de l'attaque des Allemands. J'avais rendez-vous à Auch avec l'archevêque, pas très favorable au maquis. J'étais chargée de lui faire un "sermon". En revenant par le car, je vis au loin une colonne de fumée et je me dis que les "Boches" étaient en train de brûler Saint-Gô. Ce qui me fut confirmé à mon arrivée à Nogaro. Mon mari m'avait toujours dit: ",je vous interdis de vous pointer au maquis et, si vous y venez, vous vous ferez virer.," je décidais d'y aller malgré son interdiction. Portée sur le tan-sad d'une moto, j'arrive à Avéron-Bergelle au P.C. du bataillon. Maurice, il s'agit de Moreau, va vous raconter l'entrevue:
"Enfin, mise à l'abri chez le ménage Carrère à Lias, je décidais d'aller voir la situation à Saint-Gô. Partie avec Henri Monnet dans une voiture à cheval et arrivée au château dans la nuit, je fus éblouie par la munificence du décor: les murs encore debout avec les ouvertures béantes laissaient voir un brasier où quelques flammes rouges à reflets verts dansaient sur les charbons. Mon souci était évidemment ma fille. Je fus heureuse de savoir qu'elle était en sécurité chez des amis à Bouzon. C'est un vrai miracle si nous avons échappé à la torture, car je quittais rarement le château et les Allemands étaient au courant des activités de mon mari. ils venaient certainement pour m'arrêter avec ma fille mais ils ne trouvèrent qu'une employée de maison. Serge, un garçon qui travaillait avec nous, était blessé. À leur vue il montait dans un grenier et se cachait sous la paille. Ne trouvant personne à amener, ils mirent le feu au château avec de l'essence et des grenades incendiaires. Ce fut un deuxième miracle que Serge ait pu s'échapper. Rassurée, je pouvais, avec Henri Monnet et notre carriole, rejoindre mon nouveau domicile provisoire. Mon mari continua le combat jusqu'au jour de septembre où, à Toulouse, la destinée stoppa sa mission au service de la France." L'activité de Maurice Parisot s'imbrique totalement dans celles de Starr et de Sempe. On ne peut les dissocier. L'histoire de la Résistance en Gascogne méritait un développement que je ne puis lui donner ici. je conseille donc à tous ceux qui désirent compléter leur connaissance de lire le roman de Raymond Escholier, Maquis de Gascogne, qui est en fait l'histoire de la famille Parisot. Au service de l'économie et de la liberté en Gascogne d'Abel Sempe, Bataillon de guériIla de Pierre Pere et l'article de Georges Lucy dans la sélection du Reader's Digest parachèveront le savoir.
Cet article, dont je rapporte ci-dessous quelques passages, est précédé d'une photo des nombreuses cartes d'identité dont a dû se servir Réginald Starr, alias colonel Hilaire. Y figure celle de la mairie de Margouët-Meymes dont mon père était maire et que j'avais établie.
"Un petit homme, fagoté des vêtements d'un paysan français, s'assit sur des bottes de paille dans un vieux grenier et regarda sa montre. Il était presque midi. Fouillant dans la paille il retira un important poste de radio, mit les écouteurs et établit la connexion pour écouter le début de la transmission, en morse suivi du signal d'appel familier "Ici Londres". Comme d'habitude le speaker français de la B.B.C. commença à transmettre les nouvelles du monde entier de ce 5 juin 1944. À 12 h 15, il fit une pause et ajouta "Écoutons maintenant quelques messages personnels". Une douzaine de chefs de la Résistance dans la France occupée par les Nazis (comme le "patron"- Starr - qui était dans son quartier général dans un village au coeur de la Gascogne) écoutaient attentivement dans l'espoir de recevoir des ordres secrets depuis Londres, selon le code pré-établi à base de phrases courtes, d'épigrammes et de fragments de poésies. "Il a une voix de fausset." Le patron fit un bond. Ça y est, murmura-t-il. Enfin le jour "J" est arrivé. La voix monocorde qui venait de Londres continua: "Les dés sont sur la table. Il fait chaud à Suez - Il pleut toujours en Angleterre. Le patron repassa mentalement les ordres. Ensuite il cacha la radio, descendit l'échelle et traversa la rue du village jusqu'à la grange. Le groupe d'hommes et de femmes qui attendaient autour de la table de la cuisine le regardèrent. "Ça a commencé" leur dit-il, s'efforçant de maintenir sa voix normale. "C'est vrai, ils débarqueront demain à l'aube, maintenant au travail." Tandis qu'il était arrêté, face à son quartier général, deux paysans passèrent à bicyclette. De toute évidence ils ignorèrent son salut et l'un d'entre eux dit à haute voix "Attention c'est un traître. Ce porc belge travaille pour les Allemands". Le patron sourit. Cela lui avait coûté assez de travail pour propager cette rumeur! C'était une partie du rideau de fumée qui cachait son travail clandestin. Pour la Gestapo, qui avait offert un million de francs pour sa capture, il était l'ennemi le plus dangereux du Sud-Ouest. Il avait su si bien conserver son anonymat que les Allemands frustrés l'avaient surnommé "l'homme invisible". Pour ses chefs à Londres, à quelque 800 kilomètres, il était simplement Hilaire, vaillant, sûr, prévoyant et surtout chanceux dans ses entreprises. La tâche principale de Starr fut de maintenir les troupes allemandes si occupées qu'elles ne pourraient être employées sur les plages du Nord ou vers le Nord-Est pour défendre le Rhin. Les missions les plus dangereuses furent menées à bien par un des groupes du patron nommé "Section Hollywood", un groupe de Républicains espagnols réfugiés en France. Son commandant était "Camillo" un ex-officier espagnol gentiment appelé "unijambe" parce qu'il en avait perdu une dans une bataille et combattait appuyé sur une canne. Les Allemands le craignaient avec raison; Camillo et ses camarades, armés jusqu'aux dents, parcouraient constamment la région de Gascogne, semant la panique chez l'ennemi. Avec l'approche de la Libération ils devinrent encore plus audacieux. Le 20 juin, six d'entre eux, malgré les ordres stricts, ouvrirent le feu. Inférieurs en nombre, cinq furent tués. L'incident fit suspecter la présence d'un maquis aux Allemands. Un "collaborateur" leur ayant révélé la position du Q.G., à 5 heures le matin suivant, cinq compagnies allemandes s'acheminèrent sur Castelnau. Ce fut une lutte inégale bien que les guérilleros l'eussent maintenue constante pendant plus de sept heures. Les combattants se regroupèrent et se dirigèrent vers le quartier général du bataillon de l'Armagnac à Panjas. Son commandant, Maurice Parisot, était un technicien agricole, ex-officier de l'armée. Les deux groupes de maquisards se rencontraient pour la première fois. Starr décida que le moment était venu de réunir les deux groupes formant le bataillon de l'Armagnac et consacra le capitaine Parisot, colonel. Car il avait non seulement des qualités inégalables pour le combat, mais il était français et il n'était pas adéquat qu'une armée française en territoire français fût commandée par un étranger. Bien qu'il n'eût aucun rôle officiel, Starr n'en avait pas moins de pouvoir. Problèmes plus graves, le bataillon manquait de combustible et d'armes. Abel Sempe, l'officier des transports du groupement faisait utiliser de l'alcool à 90 des distilleries de Condom, pour résoudre partiellement le premier point. Quant aux armes " nous devons économiser chaque balle pour notre propre défense", disait Starr. À ce moment-là, Annette, la radio anglaise, lui livra un message et attendit sa réaction. Starr, toujours très calme, devint alors furieux. Le message l'informait que des troupes allemandes, S.S. incluses, se dirigeaient vers la Normandie via la Gascogne et concluait: "Attaquez ces divisions". Avec sérénité, il dit à Annette:
Cela eut des résultats. Pendant les semaines qui suivirent, les parachutages d'armes et de paquets encombrèrent le ciel gascon.
Les Allemands cantonnés à Auch, ayant reçu l'ordre de se replier sur Toulouse où ils devaient rejoindre le gros de la troupe, le dispositif F.F.I a pour mission de leur barrer la route. Des accrochages se produisent sur les communes de Leboulin, Gimont, Giscaro, Montferrand Savès. Les Allemands sont ensuite bloqués à L'Isle-Jourdain, au pont de la Save. Dans l'après midi, la résistance a édifié un barrage de fortune dont la pièce maîtresse est une machine à vapeur, placée en travers de la route. La nuit se passe sans incident. Au jour, le lendemain, le capitaine Parisot tente une négociation: il s'avance seul, mousqueton à la bretelle, et s'adresse aux Allemands dans leur langue. Une cinquantaine d'entre eux se regroupent, prêts à se rendre. Mais des ordres fusent de l'arrière et les Allemands prennent leur position de combat. Le combat s'engage, les Allemands sont tenaces. Parisot comprend qu'il doit attaquer de front, mais il craint pour ses hommes, car les Allemands sont plus nombreux. Il demande donc des renforts à Hilaire (Starr) qui se trouve à Auch. A 14h., celui-cidépêche deux compagnies sur les lieux du combat. L'assaut est donné à 19h.30. Les Allemands faiblissent. Les premiers prisonniers sont faits. Le camion citerne des Allemands est incendié, leur réserve de munitions explose... et c'est la reddition de tout le convoi. Ce combat aura couté la vie à 9 résistants. Le Gers est libéré de ses occupants et en septembre, le travail de la Résistance est presque terminé. Les maquisards les plus vieux revinrent dans leurs fermes ou leurs commerces. Ceux qui restèrent s'enrôlèrent dans l'armée française. Toulouse était en paix et le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire (non encore reconnu par la Grande-Bretagne et les États-Unis), fit une visite protocolaire dans la ville. Il demanda à parler à Starr. En tant que leader de la France Libre, il se sentait profondément offensé du rôle de la SOE dans la Résistance. Les deux hommes se rencontrèrent à la préfecture. De Gaulle, de sa hauteur de général en uniforme, regarda ce petit homme vêtu de vêtements tachés et lui demanda:
De Gaulle arriva à la porte en trois enjambées et mit la main sur la poignée:
Je n'ai pas dit grand-chose d'Abel Sempe. Son action était difficile. Il a su au mieux négocier les intérêts de la Résistance. D' humble paysan qui a voulu s'élever en étudiant seul, utilisant ses qualités de vendeur, puis de communicateur, il est devenu un homme politique avisé, élu et réélu par ses concitoyens quarante ans durant. Il est aujourd'hui sénateur honoraire, resté fidèle à ses convictions humanistes. Socialiste, il n'a jamais méprisé ses adversaires avec lesquels il a toujours entretenu des rapports amicaux. Pour mieux le connaître il est intéressant de relire l'interview qu'il m'a accordée au début de l'année 1990 dans le numéro 25 de la revue Gascogne La Talanquère. (Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières), |