Louis - Henri de PARDAILLAN

Marquis de Montespan

Le cocu le plus célèbre de France

1640 - 1701

 

 

Au temps du Roi-Soleil ce pouvait être une terrible épreuve que d'être l'époux de la plus séduisante femme de la cour, pour peu qu'il jette sur elle son auguste regard... Alors, cette femme fidèle, aimante, prise dans le vertige de la faveur royale n'avait guère d'autre issue que d'abandonner mari et enfant pour succomber aux assauts du tout-puissant souverain.

Telle fut la cruelle adversité à laquelle fut affronté le marquis de Montespan, Gascon de belle race qui sut trouver dans un refus affirmé de façon éclatante le moyen de sauver son honneur bafoué.

La vie, pourtant, avait commencé sous les meilleurs auspices pour LouisHenri de Montespan et Françoise de Rochechouart Mortemart. Ils s'étaient connus à Paris et c'est d'une idylle amoureuse profonde qu'était né leur mariage. Pleine de séduction et d'une beauté parfaite, Françoise était déjà très lancée dans le monde si particulier de la cour: demoiselle d'honneur de la jeune reine MarieThérèse, elle côtoyait toute la jeunesse dorée de France menant la vie fastueuse du temps, allant de fête en fête à la suite du roi. Le mariage de Louis-Henri et de Françoise fut un grand événement de la vie parisienne, rassemblant toute la noblesse de France dans une fête somptueuse. Pourtant, on remarqua l'absence du couple royal malgré les fonctions occupées par Françoise auprès de la reine. La famille de Pardaillan, depuis certain épisode de la fronde, n'était pas rentrée en grâce auprès du souverain et Louis-Henri intriguait en vain pour être admis à la cour comme sa femme.

Il faut bien convenir que la vie de Louis-Henri manquait souvent de relief et d'intérêt. Passant ses journées seul à attendre sa jeune et belle épouse occupée à ses fonctions à la cour, il traînait son désoeuvrement dans les hôtels du Marais où le jeu rassemblait la noblesse désoccupée. Cela d'ailleurs n'arrangeait pas les finances du jeune couple. Si les espérances étaient pour les deux époux très substantielles, le quotidien était parfois difficile à vivre car les dots de l'un et de l'autre étaient réduites aux revenus du capital stipulé au contrat de mariage. Or les fonctions de Françoise auprès de la reine nécessitaient des dépenses très lourdes pour tenir son rang. Bijoux, parures, robes magnifiques, tout cela coûtait très cher et les revenus du ménage n'y suffisaient pas. Aussi le mari passait-il beaucoup de temps à courir chez les usuriers après un crédit de plus en plus difficile à décrocher.

La solution de tous ces problèmes ne pourrait venir que du métier des armes auquel le jeune marquis était préparé. Il lui permettrait de s'illustrer au champ de bataille et peut-être ainsi rentrer en grâce auprès du monarque. Mais le vent de l'histoire était plutôt à la paix et les campagnes militaires faisaient quelque peu défaut. Fort heureusement, une cité des marches Lorraine entra en rébellion contre le pouvoir du roi qui décida d'aller mettre le siège devant cette place. Louis-Henri vit là l'occasion tant attendue: il s'endette un peu plus pour équiper une troupe et le voilà sur le chemin de la guerre, ne rêvant que plaies et bosses pour sortir enfin de son obscure situation. Hélas! Il suffit au roi de déployer son armée devant les murs de la ville assiégée pour qu'aussitôt les rebelles rendent les armes sans tirer un seul coup de feu... C'est donc sans avoir glané la moindre parcelle de notoriété dans cette aventure que Louis-Henri de Montespan se retrouve à Paris, un peu plus endetté et un peu plus éloigné de sa femme qui, par contre, a bien avancé ses affaires à la cour. Avec l'appui de monsieur, frère du roi, elle a obtenu, à force d'intrigues, la charge de dame d'honneur de la reine, qui la met encore un peu plus en vue dans le cercle étroit des personnages influents.

Son mari va tenter encore une fois la fortune dans une expédition contre les Barbaresques mais les dieux de la guerre lui sont décidément hostiles car les choses, un nouvelle fois vont tourner court et c'est un marquis de Montespan très désappointé qui rentra en France sans que son nom ait trouvé la moindre illustration dans cette expédition manquée de jidjelli.

La montée des périls

Emportée par le tourbillon des fêtes de la cour, Françoise se fait appeler Athénaïs. Et c'est à nouveau le cortège des jours gris dans le petit appartement presque définitivement déserté par l'épouse. Emportée par le tourbillon des intrigues et des fêtes de la cour, la belle Françoise, qui se fait appeler maintenant Athénaïs pour sacrifier à la mode de l'antiquité, qui est le dernier chic de la cour, néglige de plus en plus son mari qui n'a pas su rentrer en grâce près du roi et traîne son ennui loin du cercle où Françoise-Athénaïs brille de tous les feux de la beauté et de l'intelligence sur une orbite de plus en plus proche du Roi-Soleil.

Tout cela, à la longue, ne pouvait qu'être générateur d'orages entre les deux époux. Louis-Henri commence à prendre conscience que sa belle et spirituelle épouse court des risques très sérieux dans le milieu frivole qui est désormais le sien. Il finit par faire des scènes épouvantables à Athénaïs et la menace de retourner définitivement avec elle dans sa lointaine Gascogne. Pour la jeune marquise, c'est la plus terrible menace qui puisse lui être faite, aussi va-t-elle biaiser, atermoyer et faire jouer ses toutes-puissantes relations de la cour. Monsieur, frère du roi, est son confident et son ami. Il convoque l'irascible mari et lui arrache la promesse de laisser Françoise à la cour où sa fonction de dame d'honneur de la reine ne saurait être abandonnée. La mort dans l'âme, le marquis promet ce qu'il ne peut refuser à un si haut personnage et il part seul pour ses terres, laissant sa femme aux fêtes et aux dangers de la cour. Car les dangers commencent à menacer la séduisante et spirituelle Athénaïs. Le roi ne manque plus d'assister au coucher de la reine où la marquise de Montespan donne chaque soir la chronique du jour, sorte de revue des menus faits de la cour où chacun se trouve brocardé avec une verve étincelante. Le roi est d'autant plus assidu à ces soirées que la faveur de mademoiselle de La Vallière commence à décliner sérieusement. Elle est encore la favorite en titre mais ce n'est plus qu'une apparence. Le roi trouve à la marquise de Montespan bien plus d'attraits qu'à la pauvre La Vallière et bien que la vertu de Françoise-Athénaïs soit d'une très haute qualité, le moment approche où il va lui être impossible de se dérober aux pressantes avances du roi.

La vertu de la belle Athénaïs va tomber au champ d'honneur des Flandres

Pourtant elle ne biaise pas avec son honnêteté d'épouse: elle va même supplier son mari de l'emmener en Gascogne pour la soustraire aux avances du roi qu'elle n'a pas cachées à Louis-Henri. Mais celui-ci, fort de la vertu de sa femme qui ne lui dissimule pas le péril qu'elle court en restant à la cour, se refuse à quitter Paris. Il a bien d'autres choses à faire qu'à sauver un honneur qu'il ne pense pas sérieusement menacé: la guerre de succession d'Espagne va s'ouvrir et c'est là qu'est l'important. il a pu décrocher le commandement d'une compagnie à la veille de ces événements décisifs et il lui faut une fois de plus courir les usuriers pour équiper ses gens et se tenir prêt à faire mouvement dès que s'engageront les opérations. Il aurait souhaité suivre le roi en Flandre où vont se dérouler les actions principales, mais le régiment auquel il est affecté va combattre sur la frontière du Roussillon. Ainsi, pendant que le roi et la cour prennent la route de Flandre, Louis-Henri rejoint l'armée du Roussillon à l'autre bout de la France. Dans l'entourage du roi, on pense que le marquis de Montespan fait preuve sinon de complaisance, à tout le moins de bonne volonté et le roi, dès les premiers combats où le marquis se comporte de façon brillante, donne à Louvois les instructions pour que la cassette royale prenne en charge les dépenses de la compagnie de Montespan. Chacun, ce faisant, se trompe sur les intentions de l'autre, et la vertu de la belle Athénaïs va tomber au champ d'honneur de Flandre sans que son mari, à l'autre bout du pays, ait le moindre doute sur l'infortune conjugale qui est désormais la sienne. La faveur que lui montre le roi est la récompense de ses mérites et non le prix d'une quelconque complaisance. Il faudra que les preuves de son infortune conjugale lui soient clairement administrées pour qu'il se rende à l'évidence... Ce qui adviendra lorsque LouisHenri, enfin libéré de ses obligations sur le front du Roussillon, va pouvoir regagner Paris pour retrouver sa belle Françoise dont il est toujours amoureux comme au premier jour de leur union. Il brule les étapes et parvient dans cette ville qu'il a quittée il y a déjà si longtemps.

La fête du retour va hélas tourner court et la joie des retrouvailles se changer en une terrible déception et une immense colère. Il n'a pas besoin de longues explications, lorsqu'il est enfin auprès de son épouse: la tournure de Françoise parle d'elle-même! Son tour de taille révèle une grossesse avancée qui ne doit rien aux oeuvres de l'époux... Ainsi, la fidèle et vertueuse Athénaïs est donc la maîtresse du roi et lui, Louis-Henri de Montespan, qui n'a pas voulu tenir compte des appels au secours d'une épouse aux abois est devenu pendant qu'il guerroyait dans les Pyrénées le cocu le plus célèbre de France!!!

La première surprise passée, la réaction du marquis est violente: il assène sur la joue de sa femme une formidable gifle qui va laisser sa trace pendant quelques jours. Quelque peu soulagé par cette roturière réaction, Louis-Henri signifie à son épouse que, roi ou pas, son amant ne trouvera aucune complaisance chez le marquis de Montespan qui va mettre en oeuvre tous les moyens possibles pour faire rentrer les choses dans l'ordre... Et pendant quelques semaines Louis-Henri va faire un tapage épouvantable dans les milieux de la cour pour flétrir l'attitude indigne d'un monarque qui, pour son bon plaisir, foule aux pieds tous les principes de la famille, de l'honneur et de la religion. Chaque jour le voit se répandre dans les salons, lançant contre ce roi voleur des philippiques insensées qui glacent de terreur tous les hauts personnages devant lesquels il fait ses démonstrations... Le simple fait d'avoir écouté les acerbes diatribes de monsieur de Montespan peut suffire en effet à ruiner une situation. Mais le marquis offensé tient à ce que tout le monde sache bien qu'en cette affaire il est rien moins que complaisant et qu'il est prêt à compromettre sa position plutôt que de passer si peu que ce soit pour un mari complice ou consentant.

Le roi commence à être excédé par tout le bruit que fait l'infortuné époux de la belle Athénaïs et il décide de mettre celle-ci hors d'atteinte de son forcené de mari. Elle va donc loger à la cour chez Mme de Montauzier, comme elle dame d'honneur de la reine, et une garde discrète est mise en place pour éviter une violence ou un enlèvement. Mais ces dispositions ne font que rendre plus furieux encore le marquis qui n'hésitera pas à recourir à un déguisement féminin pour entrer dans la place et donner à la protectrice de sa femme une épouvantable frayeur.

S'enfonçant chaque jour un peu plus dans sa douleur et sa colère, il va en arriver à une action insensée, à une bravade que seul un Gascon un peu fou pouvait imaginer. Il sait qu'il a perdu définitivement sa femme, que la cour lui est désormais interdite, et qu'il va lui falloir regagner sa lointaine Gascogne. Mais il ne partira pas sans faire un coup d'éclat qui lui rendra son honneur perdu et mettra les rieurs de son côté.

Le carrosse cornu... !

Nous sommes au début de l'année 1669 et la cour est pour l'instant installée à Saint-Germain. Le marquis de Montespan va quitter Paris mais il ne va pas faire une sortie discrète, loin de là! Pendant que le roi présidait son Conseil, on vit arriver dans la cour du château le plus étrange attelage qui se soit jamais vu: la lourde berline de voyage du marquis a été ornée des plus arrogantes armes parlantes de son nouvel état: les plumets fichés aux quatre angles de la voiture ont été remplacés par des bois de cerf les plus gigantesques que ses gens ont pu se procurer, de grands voiles noirs donnent au carrosse la plus funèbre apparence, rehaussé de surcroît par un sombre attelage de chevaux à la robe d'ébène. Le marquis, quant à lui, a revêtu les vêtements du grand deuil et c'est dans cet équipage qu'il vient s'installer sans la moindre vergogne au milieu de la salle des pas perdus par où le roi va quitter son Conseil. Les courtisans, affolés d'une pareille audace, s'éloignent autant qu'ils le peuvent du trop compromettant marquis qui se retrouve bientôt seul, au milieu du vestibule, face à la porte par où va sortir le roi. Lorsque le roi sortit enfin de son Conseil, il s'arrêta, étonné et après un court instant de silence, il interrogea le marquis:

"Pourquoi tout ce noir, monsieur?

-Sire, répliqua sans se troubler le marquis, je porte le deuil de ma femme!

-Le deuil de votre femme, interrogea Louis XIV un peu surpris.

-Oui, Sire, pour moi elle est morte et je ne la reverrai plus..."

Ayant dit, il s'inclina dans une révérence plus arrogante qu'obséquieuse et, devant tous les courtisans effarés, il tourna les talons avec la plus grande désinvolture et regagna son carrosse.

Pareille conduite était proprement inouïe! Jamais personne ne s'était permis une telle incartade devant le monarque qui ne pouvait faire moins que de sanctionner ce Gascon frondeur et récalcitrant. Le carrosse cornu emportant monsieur de Montespan ne parcourut pas beaucoup de chemin avant que les argousins du roi dûment mandatés ne mettent fin à son équipée et n'emmènent l'arrogant marquis dans la prison de Fort-l'Évêque. Mais il ne s'agissait là que d'une mesure de précaution. Tenir embastillé le mari de sa maîtresse n'ajoutait rien à l'honneur du roi dans cette affaire. Ayant pourvu à la sécurité physique de la marquise mise à l'abri d'une éventuelle foucade de son mari, le roi ordonna la relaxe de son prisonnier et en même temps son exil ,dans une des terres appartenant au marquis d'Antin, son père, située en Guyenne et lui enjoignant d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre, lui défendant d'en sortir sans permission expresse......

Louis-Henri Pardaillan, marquis de Montespan, avait prévu cette issue. Le carrosse de deuil aux ramures de cerf reprit donc du service et la France étonnée vit passer sur l'interminable route menant au château de Bonnefont, dans les premiers contreforts pyrénéens au voisinage de Trie-sur-Baïse, cet étrange équipage dénonçant la conduite scandaleuse du roi Très Chrétien, voleur de l'épouse du marquis. Il rentrait donc dans sa seigneurie la tête haute accompagné de son jeune fils à peine âgé de trois ans, et s'apprêtait à la monotone et longue vie au fin fond de la province. Mais tout n'était pas dit... À peine parvenu dans ses domaines, il lance à tous les seigneurs du voisinage une invitation à la solennelle messe d'obsèques qui met un terme à sa vie conjugale.

Étrange spectacle que cette cérémonie funèbre autour d'un cercueil vide, transporté en grand apparat jusqu'à la chapelle du village, dans le carrosse aux cornes de cerfs plus que jamais tendu de noir. C'est avec éclat que Louis-Henri de Pardaillan marquis de Montespan avait voulu que tout le pays, jusqu'au-delà de la Baïse, sache qu'il n'acceptait pas et que si quelqu'un, en cette affaire, avait perdu l'honneur, ce n'était pas le mari mais celui qu'il appelait le voleur d'épouse...

Alors commence la longue période d'exil. Le temps s'organise dans la seigneurie de Bonnefont mais la monotonie des journées campagnardes va bientôt se faire pesante. Au point que Louis-Henri, toujours capitaine d'une troupe stationnée près des marches du Roussillon, va faire une sorte de coup de sang, et, malgré l'interdiction du roi, il va quitter ses terres pour aller régler quelques problèmes surgis entre ses hommes et la population. Mais il est étroitement surveillé par les sbires de Vauban, commis par le roi à la surveillance du turbulent marquis.

Après son escapade, il n'aura d'autre ressource que de regagner Bonnefont à bride abattue, où il prend son fils avant de passer les Pyrénées et d'aller se mettre sous la protection du roi d'Espagne qui est ravi de pouvoir faire cette nasarde à son ennemi de Paris. Et puis, les choses vont se calmer au fil des ans. Mais c'est toujours la guerre même si l'on combat à fleurets mouchetés. Françoise-Athénaïs a donné au roi une nombreuse progéniture de bâtards qui, au regard de la loi, sont les enfants du marquis en vertu du vieil adage "pater is est quem nuptiae demontrant". Or le roi aime passionnément ses enfants, au point de songer à les légitimer. Mais quelle va être la réaction de l'irascible Gascon qui est leur père légal? Une sordide bataille juridique va s'engager pour museler l'imprévisible mari.

Le temps des escarmouches

Les juristes du roi décident de l'attaquer en son point faible, c'est-à-dire sur les questions financières qui, comme à l'ordinaire, ne sont guère brillantes. Mais la mauvaise foi des chats fourrés atteint ici au sublime. Au nom de FrançoiseAthénaïs, qui intente une action en séparation, on réclame au marquis le remboursement de la dot de 60000 livres de sa femme. Or, cette dot n'a jamais été versée au mari qui n'a perçu que les intérêts de cette somme. Mais, en portant un coup bas au sire de Pardaillan, marquis de Montespan, on s'expose à une riposte cinglante. Le marquis se retourne vers son beau-père empêtré dans d'inextricables difficultés financières et, au risque de provoquer l'effondrement définitif de la maison de Mortemart, il lui réclame le versement immédiat des 60000 écus demandés par les hommes de loi de son épouse. Devant cette contreattaque, les plaignants vont arrêter les frais et mettre leurs déraisonnables prétentions en sourdine.

Au fil des ans, les choses vont, sinon rentrer dans l'ordre, du moins perdre de leur virulence initiale. Le fils de Louis-Henri et de Françoise est devenu un jeune seigneur héritier des titres et des biens de la famille d'Antin. Sa place est tout naturellement à la cour où un riche mariage se prépare pour lui. Ce sera l'occasion pour le marquis de Montespan de reparaître devant le roi et Athénaïs mais l'entrevue sera purement protocolaire et ne changera rien à la situation. À chaque occasion le marquis de Montespan saura marquer qu'il n'est pas disposé à plier et à composer.Ainsi dans l'affaire du duché offert par le roi à sa favorite. Au long des années la faveur d'Athénaïs était tombée dans une zone proche de l'indifférence. Le roi continuait à entourer d'égards la mère de ses enfants, mais son coeur était pris ailleurs. il s'était follement épris d'une belle mais insignifiante mademoiselle de Fontanges et avait confié l'éducation de ses enfants à la veuve Scarron, qu'il avait fait marquise de Maintenon. Athénaïs marqua sa mauvaise humeur devant ces promotions en exigeant le titre de duchesse pour être au-dessus de la gouvernante des enfants royaux. Excédé, le roi finit par céder à ce caprice et pria Françoise de Montespan d'informer son mari que son marquisat allait être érigé en duché pairie, la couronne y ajoutant le nombre de seigneuries convenables pour ne pas déroger à l'usage.

Las! À l'envoyé de la marquise qui venait régler les modalités de cette flatteuse promotion, le marquis opposa le refus le plus dédaigneux, comme toujours formulé de la façon la plus arrogante: " Sa Majesté a fait huit ou dix enfants à mon épouse sans m'en dire un mot, il peut bien lui faire présent d'un duché sans pour cela m'appeler à l'aide... Si Madame de Montespan rêve des ambitions, la mienne est depuis quarante ans satisfaite: je mourrai marquis à moins d'une catastrophe imprévue..."

Le geste de refus du marquis avait de l'allure mais il n'engageait pas grand-chose. En effet, le duché de Bellegarde, qui était dans la famille de Pardaillan, venait de tomber en déshérence et Louis-Henri le revendiquait comme en étant l'héritier légitime le plus direct. Mais le pouvoir ne se faisait pas faute de mettre toute la mauvaise volonté possible dans une affaire où il multipliait les procédures dilatoires. Toutefois, si le titre de duc pouvait lui être contesté, il n'en était pas tout à fait de même pour les biens dont Louis-Henri était bel et bien l'héritier. En foi de quoi, il avait décidé d'aller s'installer dans le magnifique château de Saint-Elix en Comminges.

Cependant le roi, qui cherchait toujours le moyen de donner à ses bâtards légitimités, titres et apanages, venait de trouver une subtilité juridique lui permettant de parvenir à ses fins: dans un acte présenté au Parlement, il déclara légitimer quatre de ses enfants en mettant toute référence à leur mère, ce qui permit au Parlement d'enregistrer sans difficulté cet acte de reconnaissance motivé par la formule en usage, " car tel est notre bon plaisir. "

Le faux testament du marquis, dernier incident de cette longue querelle

Les enfants de Françoise-Athénaïs nés avant sa séparation d'avec le marquis, devenus enfants légitimes avec les titres de duc du Maine, comte de Toulouse, mademoiselle de Nantes et mademoiselle de Blois, n'avaient plus à craindre quelque réaction du marquis. On commença à la cour à considérer tous ces événements avec plus de sérénité. D'autant que la faveur d'Athénaïs tombait au plus bas après sa compromission dans l'affaire des poisons.

Mais le marquis de Montespan, dans sa retraite de Saint-Elix, ne désarmait pas... Il entretenait des relations suivies avec son cousin Lauzin, en délicatesse lui aussi avec le monarque à la suite des amours orageuses avec la Grande Mademoiselle, soeur du roi. L'affaire de légitimation des bâtards leur fut souvent matière à plaisanterie dans les soirées qu'ils aimaient passer ensemble dans la chaude intimité de Saint-Elix. Et c'est là qu'un soir Louis-Henri lut à son compère un pastiche de testament qu'il s'était amusé à rédiger pour épancher, une fois de plus!, son humeur sur sa femme et sur le roi.

Ce petit chef-d'oeuvre d'humour et d'insolence mérite qu'on le rapporte ici:

"N'ayant pas à me louer d'une épouse, qui se divertissant autant que possible, m'a fait passer ma jeunesse et ma vie dans le célibat, je me borne à lui léguer mon grand portrait peint par Bourdon, la priant de le placer dans la chambre lorsque le roi n'y rentrera plus. Quoique le marquis de Pardaillan d'Antin ressemble prodigieusement à sa mère, je ne balance point à le reconnaître comme mon fils et je lui lègue tous mes biens à titre d'aîné. je laisse à leurs Altesses monsieur le duc de Maine, monsieur le comte de Toulouse, mademoiselle de Nantes, mademoiselle de Blois, nés pendant mon mariage avec leur mère et conséquemment mes filles et fils présumés, leur légitime comme de droit à la charge et condition de porter le nom de Pardaillan de Montespan. je lègue et donne au roi mon vaste château de Montespan, le suppliant d'y instituer une communauté des dames repenties à la charge et condition spéciale de mettre mon épouse à la tête de ce dit couvent et de l'y nommer première abbesse.

De Pardaillan de Gondrin Montespan, époux séparé quoiqu'inséparable."

Le facétieux Lauzin garda une copie de ce texte avec le projet de faire un petit esclandre de sa façon si l'occasion s'en présentait. Il n'eut pas longtemps à attendre: un lettre fort embrouillée du notaire de Saint-Elix adressée à Françoise Athénaïs laissa croire un moment que monsieur de Montespan venait de mourir... Quelle belle occasion pour faire circuler dans les milieux touchant de près le roi le soi-disant testament du marquis. On s'arracha ce texte, on le recopia, on le fit circuler sous le manteau à la grande fureur de Françoise et au grand déplaisir du roi qui, pour couper court à cette détestable plaisanterie, dépêcha auprès de son père le jeune marquis d'Antin ,en priant de ma part de déchirer cet écrit et de mériter par là- ma bienveillance...

Tel fut le dernier incident de cette longue querelle.

Le marquis de Montespan commençait à ressentir les méfaits de l'âge. il passait de plus en plus de temps à Saint-Elix toujours occupé de ses procès de succession. Il aimait aussi se retrouver avec certains de ses amis de Toulouse et c'est là qu'il s'éteignit le premier décembre 1701 dans les bras de son fils venu l'assister. Il avait auparavant adressé une émouvante lettre à sa femme retirée à l'abbaye de Fontevrault, lui faisant savoir qu'il lui accordait son pardon et lui demandant de faire prier pour lui après sa mort. Il était âgé de 61 ans.

(Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières),

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