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Blaise de MONLUC
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Notre terre gasconne a vu souvent éclore des personnages de caractère que la destinée allait porter, à force de courage et de ténacité, vers des carrières étonnantes. Parmi tous ces cadets venus de familles de bonne mais petite noblesse, souvent désargentées mais toujours fières, Blaise de Monluc occupe une place éminente. Né vers 1500 à Saint-Puy, bourgade située à une douzaine de kilomètres de Condom, le jeune Blaise n'eut pas une enfance studieuse. On sait qu'il n'eut ni gouvernante, ni précepteur et que son temps se partagea dans les vertes collines de l'Armagnac, à courir la campagne pour braconner avec les garnements de son âge, à ces jeux de la guerre qui fascinent tant les enfants, parlant gascon et vivant, quoique noble, une vie très proche de celle des petits paysans du voisinage. Rien, donc, n'a préparé le jeune Monluc au métier des armes dans lequel il va s'illustrer. Vers quinze ans, il est en âge de quitter le nid familial et le voici parti en modeste équipage vers la cour de Lorraine où son père l'a fait accepter en qualité de page. Pourquoi Nancy, plutôt que la cour de France? Peut-être la sagesse paternelle fut-elle influencée par la relative rusticité de la cour de Lorraine alors que la cour de France commençait à donner dans le luxe et la frivolité. Il semble que le choix ait été bon car le jeune Gascon va profiter des années passées en Lorraine pour apprendre sérieusement le métier des armes. Son apprentissage terminé, il reprendra en 1521 le chemin de la Gascogne doté de solides bases pour se mettre en valeur dans sa vie militaire et enrichi d'amitiés précieuses nouées dans cette cour de Lorraine qui, à l'occasion, se montreront très utiles au fil des ans.
Il ne saurait être question de résumer, même à grands traits, la biographie de Monluc dans le cadre étroit d'une chronique de quelques pages. La matière est trop riche, trop abondante, à l'image du bouillonnement de ce XVIe siècle où tout bascule, tout change, où, aux guerres de l'extérieur, vont s'ajouter les troubles si meurtriers des guerres de religion auxquelles Monluc va être étroitement mêlé. Mais, avant d'aborder plus en détail certains épisodes de la vie de Monluc qui ont eu pour cadre notre religion, il est peut-être bon de s'arrêter un instant sur les qualités de ce chef de guerre toujours prêt à payer de sa personne dans les affaires les plus chaudes. Tous ceux qui ont étudié la vie de Monluc s'accordent pour lui reconnaître un très grand sérieux dans la préparation de ses troupes et des actions qu'il va entreprendre. La qualité primordiale de ce jeune capitaine est un coup d'oeil infaillible qui lui permet de repérer tous les éléments qui vont jouer un rôle dans son plan de bataille. Le moindre sentier, le moindre défilement abrité permettant une approche et une retraite sûre, sont gravés dans son esprit, et sa mémoire topographique est si prodigieusement sûre qu'il pourra, parfois trente ou quarante ans plus tard, restituer un état des lieux parfaitement exact lorsqu'il dictera ses "Commentaires". À cette première qualité, il faut ajouter un sens de la mesure et de l'opportunité qui savent faire bon ménage avec son caractère bouillant et parfois très vif: il n'engagera une affaire que s'il estime avoir de bonnes chances de réussir et il préfère refuser ou retarder la bataille si trop d'aléas en rendent l'issue douteuse. Ce fantassin sait par ailleurs élargir son esprit à toutes les disciplines militaires: il sait utiliser l'artillerie et, au début de sa carrière, il va très vite savoir se servir au mieux de cette arme nouvelle et encombrante qu'est l'arquebuse. De même l'art de la fortification a retenu toute son attention et il met en oeuvre au mieux toutes ses ressources lorsqu'il doit remettre en état les défenses d'une cité. Mais, à ses qualités de technicien militaire, il faut ajouter celles de meneur d'hommes. Monluc sait commander et surtout se faire obéir. Habitué au parler simple et direct d'un gentilhomme qui n'a pas pris les trop bonnes manières des gens de cour, il s'exprime naturellement dans sa langue gasconne qui le tient proche de ses hommes auxquels il consacre une attention particulière. Il sait très bien que, pour avoir une troupe efficace, il faut veiller aux humbles choses matérielles, aussi a-t-il soin d'assurer à ses hommes une bonne et saine nourriture et s'efforce-t-il de les faire payer aussi régulièrement que l'état des finances du prince le permet. De même lorsqu'il s'agit après la victoire de partager le butin, ce qui est une forme normale de l'enrichissement du soldat à cette époque, Monluc prend bien soin que le partage soit équitable et que chacun ait sa part. Tel est l'homme de guerre qui va rapidement faire connaître son nom dans des actions menées avec discernement, courage et décision. C'est à Saint-Jean-de-Luz qu'il va se mettre en évidence pour la première fois dans une action où la cavalerie gasconne s'était aventurée à la légère. Attaquée par les Espagnols plus nombreux et très décidés, elle se trouve rapidement en bien mauvaise posture et le jeune enseigne Monluc, pour ne pas laisser massacrer ses gens d'armes nécessaires à la défense de Bayonne, prend avec lui quelques hommes et six arquebusiers. À travers bois, fossés et marais, il entraîne sa petite troupe sur les arrières de la cavalerie espagnole trop aventurée. Les arbalètes et les arquebuses dissimulées à couvert font alors une excellente besogne, abattant à qui mieux mieux les chevaux ennemis et permettant à la cavalerie française de dégager et de regagner sans trop de pertes ses bases de départ. Au soir de cette chaude affaire, Lautrec, en public, félicite chaudement Monluc pour ce sauvetage mené avec à-propos et énergie: "O bé Monluc, je n'oublierai jamais ce service que vous avez fait au roi et m'en souviendrai tant que je vivrai."
Tel fut le début d'une brillante carrière militaire qui connut, bien sûr, ses jours fastes et ses jours néfastes, mais qui devait porter très vite Monluc à de hautes responsabilités. En ce début du XVIe siècle, la France se trouve engagée en permanence dans le nord de l'Italie et c'est là que va se dérouler une importante partie de la carrière de notre Gascon. Elle culminera à Sienne où il exercera la fonction importante de lieutenant général. C'est là une flatteuse promotion que lui décerne le roi Henri Il malgré l'opposition des grands, Montmorency jugeant Monluc trop bizarre, fâcheux et colère pour ce poste. Mais c'est presque un cadeau empoisonné. La ville est en effet difficile à défendre malgré sa topographie tourmentée car les renforts que réclame Monluc lui sont chichement attribués et il se trouve dans la situation inconfortable d'un chef de place assiégé. Ce siège de Sienne va être dur et éprouvant: arrivé le 12 juillet 1554 à Sienne aussitôt assiégée par le marquis de Marignan, il sera contraint d'abandonner la ville le 21 avril de l'année suivante après neuf mois d'un siège épuisant. Mais les rapports avec les autorités civiles siennoises ont été également épuisants pour le bouillant Monluc. C'est cependant avec les honneurs de la guerre qu'il rend la ville aux assiégeants. Le Conseil lui remet un long document disant toute la reconnaissance que la cité lui porte et lui portera éternellement, puis on ouvre la porte neuve, et, en bon ordre, les troupes de Monluc quittent la place suivis d'une foule de Siennois qui ne veulent pas vivre dans leur ville sous la domination des Impériaux. La nombreuse troupe défile au milieu des assiégeants et l'on voit ce spectacle étrange d'officiers espagnols descendant de leurs montures pour venir, au passage, baiser respectueusement la jambe de Monluc. Le marquis de Marignan vient d'ailleurs saluer le capitaine courageux qui lui a si vaillamment résisté et il l'accompagnera pendant un long moment, échangeant des souvenirs du siège, le priant surtout "de le recommander à la très bonne grâce du roi". Ce comportement, qui peut nous paraître étrange aujourd'hui, est pourtant tout à fait normal entre gens qui sont du même monde, qui font le même métier et savent garder de l'estime à un adversaire qui n'est pas forcément un ennemi. Cela est si vrai que pendant le siège fort sévère et fort rude qui vient de s'achever, le marquis de Marignan a eu l'élégance, au jour de Carnaval, de faire porter à Monluc, un chevreuil, quatre lièvres, quatre paires de poulets et quelques flacons de vin.
Des années se sont écoulées depuis le siège de Sienne et Monluc s'est illustré sur de nombreux champs de bataille. Il y a récolté force blessures, connu des succès, essuyé des revers, mais sa renommée est montée au zénith et ce n'est plus simplement en soldat qu'il revient dans sa région. Le roi, en 1563, l'a adjoint à M. de Burie, lieutenant général du roi pour la Guyenne. Le voici donc revenu au pays ravagé par les querelles des guerres de religion. La réforme a été accueillie très favorablement dans le Royaume de Navarre et Jeanne d'Albret, après Marguerite de Navarre, accorde un soutien sans réserve aux Huguenots. Le culte réformé s'était organisé dans toutes les résidences de la reine Jeanne: Nérac, Mont-de-Marsan, Hagetmau, Pau. Les nobles de sa cour avaient pour la plupart adopté la Réforme. Cependant, sur les territoires voisins soumis au roi de France, la majeure partie de la noblesse gasconne était demeurée catholique encore que, dans certaines grandes familles, la division se fût installée, une partie suivant fidèlement la foi du roi de France, l'autre celle de la cour de Navarre. Ainsi, peu à peu s'étaient mis en place tous les éléments d'une situation conflictuelle qui n'allait pas tarder à mettre le pays à feu et à sang. Après une période où, aux escarmouches et aux expéditions punitives ponctuelles, a succédé un état bien proche de la belligérance déclarée, les positions se durcissent définitivement et l'on en arrive aux affrontements en bataille rangée entre les deux partis. Jeanne d'Albret, ne se sentant plus en sécurité sur ses terres du Béarn, décide de rejoindre avec son fils, le futur Henri IV, l'abri plus sûr de La Rochelle où les réformés sont solidement réorganisés. Ce fut le signal du début des hostilités. Le 18 octobre, Charles IX donne ordre aux parlements de Bordeaux et de Toulouse de saisir toutes les terres de Navarre et de mettre sous sa protection le Béarn souverain. Le baron de Terride fut chargé d'occuper le Béarn et la Bigorre, le maréchal de Damville, fils du connétable de Montmorency, vient d'être nommé lieutenant du Languedoc et tient Toulouse, Monluc veille en Agenais et dans l'Armagnac, Henri de Foix assure la sécurité dans le Bordelais, ainsi, semble-t-il, les forces catholiques du roi de France paraissent bien tenir en main la situation dans tout le grand Sud-Ouest où la flambée de la Réforme a été contenue après une rapide expansion. Mais c'est précisément à ce moment que Monluc va connaître une période particulièrement difficile qui assombrira la fin de sa carrière militaire. Il a pourtant assuré avec constance ses obligations de lieutenant de Guyenne au point qu'il a pu se flatter d'avoir suffisamment rogné les ailes aux Huguenots que ",les voilà bientôt mis dans l'impossibilité de grainer...,". Jeanne d'Albret a mis les troupes protestantes sous le commandement d'un jeune chef militaire de talent: Montgomery. Il va lancer ses armées dans une guerre de mouvement qui va lui valoir des succès importants. Parti de Castres le 27 juillet, il franchissait sans encombre l'Ariège et la Garonne et, le 6 août, se retrouvait dans la plaine tarbaise. Monluc alerte Damville pour concerter la réplique à donner à ce Montgomery qui semble faire une promenade militaire entre les armées de Guyenne et de Toulouse. Mais des questions de préséances, les résurgences de vieilles querelles entre Monluc et la famille Montmorency, vont faire que cette indispensable concertation entre les deux chefs ne pourra avoir lieu à temps. Monluc se trouve donc devoir affronter seul l'armée réformée; comme chaque fois qu'il s'est trouvé dans une situation difficile, il se met en devoir de sauver ce qui peut l'être avec les moyens dont il dispose.
Cependant les choses vont mal tourner: Terride, menacé, lève le siège devant Navarrenx et se replie sur Orthez. Mais cette place était peu ravitaillée et mal défendue; Monluc presse Terride de remonter au nord, à Hagetmau, où il pourra lui prêter main forte. Terride s'enferme dans Orthez sans tenir compte des conseils de Monluc et... capitule assez piteusement le 15 août. C'est à Aire-sur-l'Adour que Monluc apprit le massacre épouvantable que les protestants firent des prisonniers d'Orthez le 21 août. Aux termes de la capitulation, un certain nombre d'officiers et de soldats avaient été retenus dans la ville avec promesse d'avoir la vie sauve. Dans la nuit, ils furent sauvagement dépêchés à l'arme blanche... Alors les choses vont se précipiter: Monluc chevauche les routes de l'Armagnac pour rassembler toutes les forces disponibles, il presse Damville de rallier au plus tôt la région menacée du Marsan et de l'Armagnac, mais toujours en vain. Ce grand seigneur tient à lui marquer la distance qui les sépare et oppose à toutes les demandes pressantes de Monluc des réponses évasives ou dilatoires, se retranchant derrière l'indépendance des lieutenants généraux des provinces. L'objectif immédiat de Monluc était Mont-de-Marsan, véritable grenier à blé de la région. La ville est tenue par une garnison huguenote, elle a de bonnes défenses naturelles et ses approvisionnements en font un objectif de choix, car ses défenses ne peuvent être renforcées par des éléments extérieurs. Damville, cependant, a fini par se décider à livrer la bataille. Monluc le rejoint à Auch et, le 15 août, toute l'armée le rejoint à Nogaro. Pendant quatre jours, Damville va rester indécis sur le parti à prendre et, après bien des tergiversations, Monluc finit par obtenir son accord pour attaquer Mont-de-Marsan. Le 19 septembre, sous une pluie battante, Monluc, qui a ses quartiers à SaintMaurice, lance une reconnaissance vers Mont-de-Marsan. Mais, dans la journée, Damville se retrouve hésitant, parle de renoncer, au grand dépit de Monluc qui le presse et lui remontre que l'on aura besoin du butin gagné à Mont-de-Marsan pour continuer la campagne. Enfin, le 20 septembre, au petit matin, malgré les dernières hésitations de Damville, Monluc prend la direction de Mont-de-Marsan à la tête de ses troupes. Le voici enfin sur les hauteurs de Saint-Pierre-du-Mont; il observe dans le bas-fond les trois quartiers de Mont-de-Marsan entourés de murailles: la cité, avec le château et le couvent des Clarisses, le faubourg Saint-Pierre sur la rive gauche du Midou an sud de la ville, et Saint-jean-d'août, à l'ouest du confluent. Sans perdre un instant, Monluc envoie un détachement s'emparer des maisons situées près de la porte d'Aire, approximativement située à l'extrémité des allées Brouchet actuelles. Déjà, des éclaireurs reconnaissent la rive droite du Midou pour évaluer les défenses du château et, dès que le gros de la troupe a rallié, l'assaut commence. Les hommes du capitaine Savignac escaladent les murailles de Saint-Pierre et courent droit au pont. Les Huguenots, voyant croître le nombre de leurs adversaires, renoncent à poursuivre le combat à découvert et, par un guichet, se réfugient dans l'autre ville. Les soldats de Monluc déboulent sur leurs talons, se jettent dans une maison voisine et, de là, malgré les très vives arquebusades et les jets de pierres nourris, ils mettent le feu à la porte du bout du pont. Monluc fait alors la jonction avec le capitaine Savignac et ses hommes ainsi que l'artillerie qui arrive juste de Saint-Maurice, et la porte est enlevée. Mais la garnison de la cité, retirée dans les fortifications de l'autre extrémité du pont, balaie d'un feu d'enfer la grand'rtie et les environs. Laissant Savignac à la tête du pont, Monluc reconnaît la rive à l'amont du Midou. Il examine l'enceinte du donjon et remarque dans la muraille une brèche que l'on s'efforce de colmater avec des tonneaux remplis de pierres. Il réunit là ses capitaines, et, pendant qu'on tient conseil, un homme du voisinage vient signaler l'existence d'un gué qui va permettre de lancer l'offensive décisive. Monluc ne laisse à personne le soin de conduire ses hommes à l'assaut. C'est presque un vieillard puisqu'il a bientôt 70 ans; il est couturé de cicatrices et perclus de douleurs, rien ne l'arrête! Avec ses hommes qui se soutiennent dans l'eau les uns les autres, il traverse le gué, dans l'eau jusqu'aux aisselles, prend pied sur l'autre rive où ses troupes ont vite fait de culbuter les tonneaux remplis de pierres et de faire irruption sur le rempart. Les Huguenots s'enfuient en courant vers le château mais les soldats de Monluc se précipitent à leurs trousses et, sur leurs talons, pénètrent dans la ville. Mont-de-Marsan est entre leurs mains...
Monluc, trempé mais assuré de la victoire, revient sur la rue mais il est si épuisé que l'on doit le soutenir et le porter dans une maison où il se met au lit, malheureux d'être vieux mais fier d'être venu à bout d'une entreprise si rude et si indécise. Mais ses responsabilités de chef obligent... Une demi-heure après s'être couché, le voici à nouveau sur pied. Il signe la capitulation au château et, secrètement, ordonne de passer toute la garnison au fil de l'épée pour venger ses compagnons assassinés quelques jours plus tôt à Orthez. L'affaire de Mont-de-Marsan va procurer aux troupes du roi le bénéfice escompté et le blé engrangé dans la ville va partir vers des lieux plus sûrs. Plus de quatre cents attelages de boeufs vont déménager ce butin vers Eauze et Nogaro. Toutefois ce succès va avoir de bien fâcheuses conséquences pour Blaise de Monluc: ses rapports avec Damville vont se détériorer jusqu'à devenir ouvertement hostiles. L'affaire des prisonniers exécutés y contribue pour une part, mais les rebuffades et les camouflets du grand Montmorency au petit noble gascon se multiplient et les amène très vite à la rupture. Ulcéré, Monluc décide d'envoyer au roi sa démission, mais il a été devancé par les rapports venimeux de Damville et la destitution royale est déjà partie... Les accusations portées contre Monluc sont sévères et touchent aussi bien le soldat que l'administration froidement accusé d'avoir détourné l'argent du Trésor royal sans aucune vergogne... Cependant les opérations militaires ne sont pas terminées. Montgomery est toujours menaçant et Monluc a essayé vainement, avant sa disgrâce, d'entrainer Damville dans une grande opération combinée pour la conquête du Béarn. Comme à l'accoutumée, ses bonnes raisons ont été éludées et Damville décide de regagner ses territoires du Languedoc. Monluc, abandonné à ses seules maigres ressources, reste quelques jours à Mont-de-Marsan où une partie de ses troupes se ,démobilise" et, très amer, l'ancien lieutenant du roi pour la Guyenne se retire sur ses terres pour préparer sa défense contre les accusations qui l'ont perdu dans l'estime du roi.
Mais la guerre continue et l'on ne peut se passer d'un chef d e la trempe de Monluc. Au début de juin 1570, Charles IX voulut prendre sa revanche de 1569 et punir Jeanne d'Albret. Après avoir, comme à l'accoutumée, bataillé pour obtenir les troupes et l'artillerie qui lui sont nécessaires pour se mettre en campagne, le voici à nouveau à la tête d'une armée sur les chemins de l'Armagnac. Son premier objectif est Rabastens, place forte sur la frontière de la Bigorre. Au matin du 23 juillet, il donne l'assaut. Par deux fois, ses hommes chargent sans succès. Alors le vieux baroudeur n'y tient plus: il fonce à la tête de ses nobles sur un vaste glacis de 150 pas et il parvient au bord du fossé avec plusieurs blessés à ses côtés. Monluc se retourne et commande d'apporter des échelles pour franchir l'obstacle. C'est à ce moment qu'une arquebusade, partie du coin d'une barricade, blesse très grièvement Monluc au visage: le projectile lui arrache le nez, lui fracasse les pommettes et le laisse aveuglé, perdant abondamment son sang. Très calmement il dit à ses compagnons qui veulent se replier et l'évacuer: "je m'en vais me faire panser. Que personne ne me suive. Vengez-moi si vous m'aimez!" La terrible blessure de Monluc saignera toute la nuit et les deux jours suivants. La place avait fini par être enlevée de haute lutte mais le vieux combattant sait que, pour lui, le métier des armes est terminé, Il réunit ses capitaines, leur remet son commandement et écrit au roi sa lettre de démission...
Ainsi s'achèvera cette exemplaire carrière de soldat. Mais, à 70 ans, Blaise de Monluc n'est pas un homme au bout du rouleau. La guerre n'est plus son affaire, soit; mais il a beaucoup de choses à faire, dont, la plus importante, est une réfutation point par point des accusations qui ont terni son honneur. Il a subi des vexations, il a même dû soutenir des procès devant le parlement de Bordeaux, aussi décide-t-il de se défendre lui-même en faisant tenir un long mémoire au duc d'Anjou, devant lequel le parlement l'a renvoyé pour se justifier. Ce petit écrit, comme il l'appelle, est la première rédaction de ses "Commentaires" car le guerrier va se découvrir un véritable talent littéraire lorsqu'il se lance dans ce -petit écrit,", qui est tout simplement l'histoire de sa vie. Son petit écrit devait avoir une force de conviction certaine car le duc d'Anjou lui fait très bon accueil et fait accorder par le roi une absolution générale à notre bouillant Gascon. Après sa réhabilitation, Monluc retrouve une seconde jeunesse: non seulement il voit s'éloigner le perspective d'une honteuse condamnation, mais en 1574, le roi va l'élever à la dignité de maréchal de France. Mais il a pris goût à l'écriture et il va se lancer dans la rédaction de ses "Commentaires". On a beaucoup disserté sur le talent littéraire de Monluc. il faut bien admettre que sa reconversion est surprenante car, nous le savons, il n'a jamais consacré beaucoup de temps aux études et les auteurs anciens ne lui sont pas familiers. Mais c'est peut-être pour cela que son oeuvre littéraire est si attachante. Pas d'afféterie, chez lui, il écrit comme il parle sans s'empêtrer dans un style emprunté à Tacite ni avec un vocabulaire maniéré tiré de Lucrèce: il va droit au but, en trois phrases il plante le décor d'une scène, d'un champ de bataille et n'utilise que ce qu'il faut de mots, de proverbes ou de gasconnades; il sait rire de lui-même et des autres et se prendre au sérieux juste ce qu'il faut. Un auteur contemporain qui a écrit une biographie de Monluc porte sur lui ce jugement qui ne pourra manquer de surprendre: ,Ce gascon hâbleur est attachant; comment s'étonner qu'on le prenne comme thème de travaux dirigés pour l'agrégation de lettres: il est plus drôle et il écrit mieux que Montaigne!" Nous laisserons à cet auteur, jean-Charles Sournia, la responsabilité de cette appréciation courageuse, car il faut du courage pour toucher à la renommée de Montaigne, mais il est certain que le vieux Monluc a su prendre, dans sa verte vieillesse, une place de choix dans la république des lettres de notre pays. Il mourut le 26 août 1577, au château d'Estillac. (Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières), |