Jean LABORDE

pacifique conquérant de Madagascar

1805 - 1878

 

 

De tous ces Gascons de valeur qui se sont illustrés dans des carrières pacifiques, l'auscitain Jean Laborde est sans doute le plus mal connu bien que son oeuvre dans l'île lointaine de Madagascar soit une des plus considérables. Pendant trop longtemps, sa notoriété n'a guère dépassé les cercles des sociétés savantes régionales et, aujourd'hui encore, on peut se demander si le conquérant pacifique de la grande île n'est pas pour ses concitoyens le prophète méconnu dont parle le proverbe.

La jeunesse

C'est à Auch le 16 octobre 1805 que vient au monde ce Gersois de vieille souche dans une famille d'artisans. Son père exerce le métier de charron et probablement de maréchal-ferrant. Son atelier est situé au pied de la vieille pousterle et sur la place de la Maure. Les études du jeune Laborde seront celles d'un enfant de sa classe sociale, c'est-à-dire très probablement du niveau du futur certificat d'études; elles eurent lieu, pense-t-on, dans l'école des Pénitents Blancs toute proche de la maison paternelle. Dès l'âge de douze ans, en 1817, le voici dans l'atelier familial où, pendant cinq ans, il va faire son apprentissage. Pendant les longues heures de la journée, il "frappe devant," comme disent les forgerons, ce qui lui donnera, outre l'art du fer, un torse de lutteur et des biceps impressionnants. Mais l'état de charron ne paraît pas très exaltant à ce jeune homme assoiffé d'aventure et, dès qu'il a l'âge requis, dix- huit ans, il s'engage dans un régiment de cavalerie.

Nous sommes en 1823 et l'épopée impériale vient tout juste de s'achever... Voilà qui a encore de quoi enflammer l'imagination d'un Gascon de bonne souche. Et puis comment ne pas rêver de gloire militaire lorsque, dans la famille, on garde dans l'esprit que, voici un quart de siècle, un autre jeune Gersois était venu chez le père Laborde faire confectionner son harnachement avant de partir aux armées et que ce client n'était autre que le futur maréchal Lannes.

Voici donc Jean Laborde soldat. Le rêve d'aventure a été vite mis sous l'éteignoir. La paisible armée de la Restauration n'a rien d'exaltant et celui qui espérait trouver là le moyen de se mettre en valeur par quelques coups d'éclat doit vite déchanter... Il ne trouve à l'armée que la vie de garnison dans toute sa platitude et sa morosité. Pour tout bénéfice, il n'en ramènera qu'une habileté affirmée dans les tours de prestidigitation et un illusionnisme de pacotille. Ces jeux l'avaient toujours fasciné et il avait commencé à apprendre les tours de passe-passe des bateleurs qui venaient à l'occasion des foires de quartier. On verra que ce mince bagage lui servira plus tard dans ses aventureuses pérégrinations.

L'aventure

Les années sous l'uniforme se traînent lentement mais vient enfin le temps de la "quille"! Jean Laborde est donc rendu à la vie civile et le voici revenu dans l'atelier des parents. Mais sa décision est prise depuis longtemps: il ne succédera pas à son père. Il va partir courir le monde pour tenter de faire fortune. A ses maigres économies, ses parents ajoutent quelques modestes écus, et c'est lesté de ce viatique léger que Jean Laborde quitte les siens pour une destination qu'il n'a pas encore choisie.

Le voici donc à Bordeaux où il va chercher un passage à bord d'un des grands voiliers qui relâchent dans le port Girondin. A-t-il choisi une destination? Pas vraiment; et c'est presque au hasard qu'il s'en remet pour lui montrer son destin. Le premier voilier en partance est à destination de l'Inde. Va pour l'Inde. Il paye son billet et, avec l'argent qu'il lui reste, il va chez les commerçants spécialisés acheter quelques caisses de verroterie, de foulards et autres pacotilles qu'il fait livrer à bord de son bateau.

Ainsi, le sort en est jeté! Jean Laborde cherchera fortune au pays des maharajahs. Le voici débarqué à Bombay, et il se lance aussitôt dans son métier de camelot. Ses talents d'escamoteur, ses tours d'illusionniste vont rassembler la foule des badauds auxquels il va ensuite vendre ses bracelets, ses foulards et ses verroteries. Très vite, les affaires commencent à lui rapporter de l'argent et il aura bientôt une assez forte assise financière. Il quitte son état de camelot itinérant pour créer un comptoir à Bombay où les affaires vont vite devenir prospères. Mais, est-ce là l'aventure qui l'a fait rêver dans son Gers lointain? Commerçant à Bombay ou commerçant à Auch, n'est-ce pas après tout la même chose? N'est-il pas en train de perdre les années les plus exaltantes de sa jeunesse dans une activité lucrative, certes, mais routinière... Et le jeune homme riche et insatisfait ne peut s'empêcher, comme jadis au bord du Gers de laisser s'enflammer son imagination... Et dans un port de l'Inde, pour qui sait écouter et voir autour de soi, l'imagination a vite de quoi alimenter les rêves d'aventure... Il rencontre des marins, écoute leurs récits et les histoires de bateaux perdus et de trésors à découvrir reviennent souvent dans les conversations. Un marin français lui parle d'un trésor immense caché après le naufrage dans une île perdue du canal du Mozambique, un autre, en confidence lui révèle qu'il connaît un détroit où sont échoués dix navires avec leur riche cargaison, un autre enfin lui affirme que l'île de Juan de Novas, toujours dans les mêmes parages, recèle de riches cargaisons perdues qu'il suffit d'aller ramasser...

Peu à peu, le mirage de ces richesses oubliées dormant dans le cristal limpide et tiède des eaux tropicales va imposer son appel lancinant à notre Gascon assoiffé d'imprévu. Sa décision est bientôt prise: il vend tout ce qu'il possède en Inde pour affréter un bateau et partir vers ce canal de Mozambique où, croit-il, la fortune l'attend. Mais les navigations paisibles sur des mers transparentes finissent parfois de façon imprévue. Alors qu'il bourlingue depuis six mois dans le canal de Mozambique sans trouver le moindre trésor englouti, son bateau est pris un jour dans une tempête et achève sa course sur un haut-fond où il éperonne un rocher à fleur d'eau. Les vagues ballottent l'épave qui commence à se disjoindre et bientôt tout semble perdu... La côte est à quelques centaines de mètres.

Jean Laborde qui est un remarquable nageur s'attache un filin autour de la taille et plonge dans les flots déchaînés. il lui faudra longtemps pour atteindre la côte et sauver ainsi sa vie. Mais il lui faut faire plus: il tire avec le filin un câble plus conséquent qui va lui permettre d'établir un va-et-vient avec le navire en perdition et de sauver tous ses compagnons. Mais si les hommes sont sauvés, le navire et la cargaison sont définitivement perdus...

Notre Gascon aventureux se retrouve donc plus pauvre qu'à son départ de France sur une terre inhospitalière et inconnue. Cela se passait en 1831, à Matitana en terre malgache. Il a 26 ans; il lui reste à recommencer sa vie. Mais les voyages sont finis pour l'aventurier. Sur cette terre de Madagascar, Jean Laborde va enfin trouver sa véritable vocation: il sera colon mais, comme nous allons le voir, sa carrière sera celle d'un colon un peu spécial...

La chance et la magie

Il faut d'abord quitter la côte où la tempête l'a déposé avec ses compagnons. Il rassemble donc tout son monde et entreprend de s'enfoncer à l'intérieur des terres à travers une nature hostile. Après une marche pénible, il atteint à cent kilomètres de la côte la plantation d'un des rares Français vivant sur la grande île: Napoléon de L'Estelle, qui est un gros planteur bien en cour à Tananarive. Notre Gascon naufragé va donc s'installer tout d'abord à Mahela où il ne lui reste, pour gagner sa vie, que ses talents d'illusionniste et d'escamoteur. Auprès de ces populations frustes, Laborde va vite passer pour une sorte de sorcier et, à son corps défendant, il va être obligé de soigner les malades qui se pressent bientôt à sa porte. Comme il n'est pas homme à bouder le succès, il soigne vaille que vaille cette population qui lui manifeste une telle confiance sans que le taux de mortalité subisse une accélération inquiétante...

Napoléon de L'Estelle ne manque pas d'apprécier toutes les qualités potentielles de celui que le hasard a jeté sur ses terres et, comme la réputation de Jean Laborde est en train de dépasser les limites de son petit territoire, il décide de le présenter à la cour. Il écrit donc à la reine pour lui recommander ce compatriote aux talents quasi surnaturels car il sait le goût de la souveraine pour tout ce qui touche à la magie. Mais il recommande son ami pour les talents d'organisateur qu'il a su déceler en lui et, dans la lettre d'introduction qu'il lui confie, il annonce à Ranavalo que, puisqu'elle désire des manufactures de fusils et de canons, "celui que je vous envoie vous les installera". C'était sans doute un souhait très cher de la reine que de doter son pays d'une certaine autonomie en matière de fabrication d'armes, mais présenter Jean Laborde comme l'homme idoine à réaliser tout cela, voilà qui était pour le moins aventureux... Car depuis la forge paternelle d'Auch, il n'a plus travaillé le métal et puis, c'est une chose de savoir forger, c'en est une autre de jouer les ingénieurs en armement. Les choses cependant vont tourner à l'avantage de notre entreprenant Gascon. Il y avait à Ilafy, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale, un atelier confié à un serrurier français du nom de Droit mais celui-ci s'était montré incapable dans la fabrication de fusils d'aller plus loin que l'usinage de la platine. Jean Laborde se met au travail et son habileté de forgeron lui permet de chauffer à point un ruban d'acier et de l'enrouler en spirale autour d'une baguette en le martelant comme il convient pour faire un tube parfait. jean Laborde se hâte de former des ouvriers pour donner un certain essor à la production des atelier d'Ilafy et la reine commence à prendre très au sérieux ce Français que le hasard lui a envoyé. La faveur de Jean Laborde est très rapide et son habileté fut de savoir se susciter des amitiés parmi les puissants de la cour. Mais très vite le site d'Ilafy se révèle inadapté aux grands projets que caresse Jean Laborde pour créer une véritable industrie locale.

Conseiller de la reine

Il demande donc à la reine dont il est devenu le conseiller écouté (et on commence même à dire que sa faveur auprès de la souveraine va bien plus loin que cela) de transférer la fabrique d'Ilafy dans un site plus propice à un véritable établissement industriel. C'est dans un lieu isolé situé à une quarantaine de kilomètres de la capitale que Laborde a découvert l'endroit idéal pour implanter ses manufactures car il a mesuré les besoins et, déjà, sait voir grand. Le nouveau site lui fournira en abondance le bois, l'eau, le minerai de fer et une heureuse disposition des lieux va lui permettre d'utiliser l'énergie hydraulique pour animer ses ateliers. La reine lui donne carte blanche et bientôt le site de Mantosoa est une ruche bourdonnante d'activité sous la direction avisée et omniprésente d'un Jean Laborde qui se révèle un organisateur de talent et un "manager" plein d'idées maîtrisant aisément tous les problèmes techniques de fabrication. Ce qui est stupéfiant en tout cela c'est l'énormité et la diversité de l'entreprise! Car jean Laborde a vu très grand et, en quelques années, va faire sortir de terre tout un ensemble industriel implanté selon les plans qu'il a élaborés lui-même et qui occupent le terrain de la façon la plus judicieuse. L'eau est canalisée dans d'immenses aqueducs jusqu'à de puissantes machines hydrauliques dont il a également dressé les plans. Les hauts fourneaux alignés au bout du plateau de Mantasoa fournissent le fer, le cuivre, l'acier, qui alimentent les divers ateliers; un peu plus loin, on trouve les fabriques chimiques qui produisent l'acide sulfurique, la potasse, les peintures, le savon, le ciment, la chaux, bref tout ce qui est nécessaire au fonctionnement de cette véritable cité industrielle, développée autour des arsenaux d'où sortent les fusils et bientôt les canons qui, à l'origine, ont été le moteur de toute cette entreprise. À lire cette énumération, on a véritablement le souffle coupé. Comment un simple ouvrier forgeron a-t-il pu dominer et maîtriser une pareille entreprise? L'habileté et les dispositions naturelles ne sauraient suppléer les criantes insuffisantes techniques de notre entreprenant Gersois. Et pourtant, les résultats sont là... Non seulement Jean Laborde anime, dirige et contrôle tout dans son complexe de Mantasoa, mais de plus il enseigne et forme tout le personnel qui lui est confié. Diable d'homme!

Il est à peu près certain que la seule aide technique qu'il reçut de l'extérieur fut un ouvrage de vulgarisation qui venait de se publier en France et qui était plus spécialement destiné aux artisans et aux petits manufacturiers: les manuels de l'encyclopédie Roret où l'on pouvait trouver toutes les recettes, tous les tours de main pour fabriquer aussi bien le verre que le ciment ou la pâte à papier, bref tous les ingrédients de l'activité industrielle. Le génie de Jean Laborde aura été de savoir s'accommoder de ces recettes simples qu'il mettra en pratique comme un véritable ingénieur.

On ne saurait oublier, cependant, que tout cela se passe dans un pays arriéré, où les luttes d'influence sont sans pitié, où l'on pratique une terreur primitive et barbare. La reine Ranavalo est bien loin d'être un ange de douceur. Dans sa capitale, on empoisonne, on décapite, on persécute les minorités sans la moindre retenue. Cette reine qui a été séduite par les talents divers de Jean Laborde est communément présentée par les historiens comme un être sanguinaire qui a les instincts d'un Caligula. Brochant sur les luttes et les querelles d'ordre local se développent en arrière-plan les rivalités des puissances étrangères, pas tout à fait tolérées dans le pays, pas tout à fait non plus rejetées ou expulsées. À travers les missionnaires protestants et les religieux catholiques, c'est évidemment la querelle anglo-française qui se poursuit ici à grand renfort de procédés obliques, de coups fourrés dans une sourde lutte de l'ombre.

Précepteur du prince

Et pour compléter les tâches innombrables dont notre Gascon a la charge, la reine, qui décidément est très entichée de son Français, lui confie l'éducation de son fils, le petit prince Rakoto, âgé de six ans... Ainsi, après avoir été médecin, armurier, industriel, défricheur, bâtisseur, Jean Laborde se retrouve précepteur du prince héritier... Et, une fois de plus, il va s'acquitter de ses nouvelles fonctions avec bonheur. Consacrant chaque jour quelques heures à cette nouvelle tâche, il va rapidement faire progresser les connaissances de son élève qui apprend à lire, à écrire, à compter, qui baragouine vite le Français et l'Anglais mais qui surtout apprend de son mentor qu'il y a là-bas, loin dans le nord, un magnifique pays d'où est venu son professeur devenu son ami. Il lui parle avec passion de la France, de son histoire, de ses grands hommes, de tout ce qui fait un grand pays sur lequel un jeune prince peut prendre modèle. On imagine combien l'enfant -et ensuite l'adolescent- peut être passionné par un professeur de cette trempe qui non seulement lui apprend des choses merveilleuses mais en plus sait entrecouper ses leçons de ses tours d'illusionniste si étonnants ! L'influence du missionnaire britannique Ellis qui fut le premier précepteur s'efface vite et c'est tout naturellement que le jeune adolescent se tourne vers la religion catholique de jean Laborde. Cela serait au fond de peu d'importance si la brigue du pasteur britannique, dépositaire jaloux des intérêts anglais à Madagascar, ne redoublait d'efforts pour tenter de ruiner l'influence française auprès du prince et de la reine. Il faut dire que Jean Laborde, de plus en plus écoeuré de la débauche et de la violence sauvage de la cour (c'est maintenant par milliers que se comptent les innocentes victimes de la terreur qui règne à Tananarive), encourage Rakoto à prendre position contre ces excès. Il a su lui procurer un entourage français, d'abord un père jésuite venu de la Réunion, puis un jeune Breton de l'âge du prince vivant à l'île Maurice qui va devenir l'ami intime de Rakoto. En 1854, il encourage le prince à écrire à l'empereur Napoléon pour solliciter son protectorat sur la grande île et l'aider à devenir une grande nation civilisée. L'année suivante profitant d'un voyage que son ami Lambert va faire en France, Rakoto écoute les conseils de Jean Laborde et lui confie une lettre pour Napoléon 111 qui est un véritable appel au secours: "Je conjure votre Majesté de recevoir les paroles de monsieur Lambert et les prières qu'il vous fera en mon nom... Que votre Majesté ne repousse pas la prière que je lui ai faite dans ma précédente lettre car le malheur de mon peuple est vraiment à son comble...." Mais, à cet appel, la France ne donnera aucune réponse... C'était au moment de la guerre de Crimée et, dans le contexte diplomatique de l'époque, la France avait tout intérêt à ménager l'Angleterre qui avait fait savoir son opposition à tout projet expansionniste dans la grande île. L'affaire fut donc classée à Paris et les Malgaches furent abandonnés à leur sort.

Le travail de sape des Anglais

Mais le révérend Ellis ne restait pas inactif auprès de la cour et de la reine. On pense qu'il ne fut pas étranger à la révélation des menées du jeune prince auprès de la France. C'est à ce moment-là, en tout cas, que la situation de Laborde commence à se dégrader. Tous les étrangers sont pourchassés et Jean Laborde, malgré son passé, malgré ses attaches à la cour, ne va pas échapper à la répression qui s'abat alors aveuglément sur tout ce qui n'est pas malgache. À la suite d'une parodie de justice où des volailles représentant les accusés sont soumises au test du poison pour décider de l'innocence ou de la culpabilité, il va être condamné à mort! Mais, par faveur spéciale de la reine et en souvenir des services rendus, sa peine est commuée en celle du bannissement avec confiscation de ses biens qui retourneront à la couronne.

Voilà donc notre Gascon expulsé... Les biens meubles qu'il est autorisé à emporter représentent bien peu de chose, car, d'une nature généreuse, il a, au temps de sa splendeur, beaucoup distribué à ses collaborateurs et à ses ouvriers. Il se réfugie à la Réunion, la mort dans l'âme, abandonnant en pleine activité et en pleine prospérité son complexe de Mantasoa, laissant désorientés les milliers d'ouvriers et de contremaîtres qui ont assuré avec lui la prospérité de cette entreprise étonnante. Vingt-cinq ans d'efforts, d'imagination et de réussite vont s'évanouir, accablant de chagrin l'homme qui va vivre maintenant en exil quatre années très pénibles, dans le dénuement et presque la pauvreté.

En 1861, la reine Ranavalo meurt et le prince Rakoto, qui privé de son guide a sombré dans l'alcoolisme et la débauche, devient roi sous le nom de Radama Il. Il rappelle Jean Laborde mais le ressort de l'homme d'action est cassé... En quatre ans, Mantasoa est retourné à la jungle. Les ouvriers, qui ne travaillent là que sous la contrainte du régime des corvées, ont très vite tout abandonné et pillé ce qui pouvait l'être. L'amertume de Jean Laborde est immense. Mais il n'est pas abattu pour autant... L'homme d'action, l'entreprenant industriel, ont fait leur temps, ils cèdent maintenant la place à l'homme politique.

L'oeuvre de Jean Laborde, les innombrables efforts qu'il a déployés pour servir la France à Madagascar sont enfin reconnus à Paris. Sous la pression de ses amis, on lui décerne la croix de la Légion d'honneur et c'est en représentant officieux de son pays qu'il reprend la lutte feutrée contre l'inamovible révérend Ellis.

Le jeune roi, malgré son avachissement dans la débauche, reste ouvert aux sollicitations de Jean Laborde qui fait obtenir d'avantageuses concessions à ses compatriotes. Il favorise ainsi l'installation de colons, de commerçants et aussi de missionnaires catholiques, ce qui tend un peu plus les relations avec le pasteur Ellis... En 1862, Paris se décide enfin à donner à Jean Laborde des fonctions officielles et il est nommé consul de France à Madagascar. À ce titre, il favorise la conclusion d'un traité de commerce reconnaissant les droits de la France sur l'île, cependant qu'il participe activement à l'installation de la Compagnie de Madagascar fondée par Lambert. C'est Jean Laborde qui organise cette société financière, industrielle et commerciale qui, en quelques mois, va obtenir des résultats considérables. La réussite est telle que le gouvernement français élève Laborde au grade de consul de seconde classe.

Mais rien n'est jamais achevé dans ce pays... Au moment où la situation de jean Laborde se rétablit, le roi, son ancien élève, est assassiné et bien vite les luttes d'influence s'aiguisent. La veuve du roi, tout acquise aux vues du pasteur Ellis, lui succède et l'oeuvre de Laborde à nouveau menace ruine. Il y eut bien une velléité française de rétablir par les armes la situation mais Paris y renonça aussitôt... De 1864 à 1866, Laborde va se battre pour essayer de sauver l'influence française. Il reconquiert l'amitié de la reine, fait rétablir son ami Lambert dans ses droits mais, en 1868, la reine meurt et tout est à recommencer. Il est quelque peu mis de côté par le gouvernement français qui envoie des diplomates de profession pour reprendre la situation; cependant, en 1869, le titulaire du poste, malade, rejoint la France et Laborde est à nouveau en charge des affaires. Après encore bien des traverses, il est mis à la retraite et il meurt épuisé à 74 ans, le 27 décembre 1878.

L'oubli

Tel fut l'homme qui accomplit à Madagascar une tâche immense et prépara l'installation de la France dans ce riche pays. Mais la notoriété ne fut jamais sa récompense... Madagascar fit à Jean Laborde des obsèques presque royales! Tous les canons de Tananarive tonnèrent en son honneur lorsque sa dépouille quitta la ville et la musique royale prit la tête du cortège considérable qui l'accompagna jusqu'à Mantosoa où il avait tenu à être inhumé dans le caveau qu'il avait fait construire, jadis, à l'époque de sa plus grande gloire. Quant à la France, le moins que l'on puisse dire, c'est que sa reconnaissance pour Jean Laborde a été d'une remarquable discrétion... Cette dernière anecdote en donnera une assez juste idée: en 1930, la Compagnie des Messageries Maritimes veut donner le nom de Jean Laborde à un paquebot affecté à la ligne de Tamatave. Elle envoie un émissaire à Auch pour tenter de recueillir quelques informations sur ce Gersois qu'elle imagine illustre dans son pays. Arrivé sur place, l'envoyé commence son enquête et interroge à droite et à gauche, peine perdue, personne ne sait de qui il parle... Il finira par tomber sur un ignorant plus intelligent que les autres qui l'adresse au président de la Société archéologique du Gers qui lui donnera tous les détails de la vie de Jean Laborde. En vérité nul n'est prophète en son pays!

Jean Laborde et la reine Ranavalo

Dans le petit cercle de chercheurs et de curieux qui ont fouillé la vie de Jean Laborde, la nature de ses relations avec la reine Ranavalo a toujours été un sujet d'interrogation et de curiosité. Il semble qu'il ait été, au début de sa présence à Tananarive, plus qu'un simple conseiller et que la reine a fait de lui son favori. Cependant les documents sur la question sont plutôt discrets. Dans la documentation à peu près exhaustive que le très érudit René Laffargue, d'Eauze, a pu rassembler sur Jean Laborde, on trouve deux documents sur la question. Le premier figure dans une très solide communication de monsieur Z. Baque à la Société archéologique du Gers (1937). On peut y lire ceci:

"Les premiers amis obtenus, les adversaires ménagèrent Jean Laborde... Ils eurent bientôt, d'ailleurs, une autre raison de le respecter. Ranavalo n'était pas seulement le personnage couvert de sang dont parlent les historiens. Caligula par les instincts, c'était une Messaline par le tempérament. Pour dire ce que fut Laborde auprès d'elle, il suffira d'évoquer la vie du prince Potemkine auprès de Catherine Il ou celle de Godoi auprès de Marie-Louise d'Espagne, Laborde approchait la trentaine, puissant de carrure, planté droit, avec un large front marqué par la calvitie, portant barbiche à l'impériale, c'était un "bel homme". Ranavalo prisait fort ce genre de conseiller; auprès d'elle il devint bientôt tout-puissant."

L'autre document est dû à la plume de l'éminent Folgarien, joseph de Pesquidoux. Malheureusement, il ne fait aucune référence à ses sources et on peut se demander, en parcourant ce texte, si l'illustre académicien ne s'est pas laissé emporter par une illusion lyrique dans le domaine incertain des choses faussement vécues. Ce procédé, très largement utilisé aujourd'hui par la presse du coeur, accorde plus de crédit à la sensation qu'à la vérité et donne des informations que l'on doit accueillir avec précaution...

Mais laissons parler joseph de Pesquidoux: "Ranavalo était Hova. Jeune, grande, belle, impérieuse, presque blanche, toute pareille à un de ces lys délicatement safranés que la nature tropicale dore, torréfie un peu de ses feux consumants... Ce fut pour tous deux la révélation de l'amour. Ils allèrent l'un vers l'autre, bras ouverts comme des promis. Ils connurent ce que le mystère des races ajoute à l'enchantement des coeurs... Comme dans l'histoire biblique, non la femme, l'homme était venu de milliers de lieues pour l'étreinte passionnée dont ils croyaient maintenant ne se rassasier jamais. En cette saison ou les étoiles les plus profondes s'allument dans les cieux de soie, ils coulaient des heures extasiées... Jean Laborde s'enivrait d'orgueil et de bonheur comme on boit à une coupe..."

Évitons de nous demander si la vérité historique est ici servie avec toute la rigueur désirable, évitons même par charité de nous demander si le poète ailé ne donne pas quelque peu dans le style pompier, contemplons sans bruit ces amants extasiés et allons rejoindre sur la pointe des pieds "l'ibis s'éloignant sur le sable des alentours cependant que l'on n'entendait plus crier le perroquet noir dans le manguier tout proche"...

(Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières),

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