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Les CASSAGNAC de plume et d'épée 1806 - 1955 |
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Lorsqu'on regarde l'évolution politique du Gers au XIXe siècle, on est frappé de rencontrer dans la longue tradition républicaine de ce département une parenthèse de plusieurs décennies où le bonapartisme a tenu solidement les postes clés de la vie politique locale. Rien pourtant, avant 1850, ne laissait prévoir un tel changement et c'est à un homme influent de cette région que l'on doit cette dérive vers l'installation du bonapartisme. Cet homme au talent confirmé de journaliste polémiste se nommait Bernard Adolphe Granier de Cassagnac, originaire de Avéron-Bergelle dans l'arrondissement de Mirande. Après ses études de droit menées à bien à la faculté de Toulouse, il "monte" à Paris avec, en poche, une lettre de recommandation pour M. de Rémusat, député de Haute-Garonne. Il saura utiliser au mieux ce sésame qui va lui ouvrir la porte des journaux les plus influents, d'abord Le Nouvelliste patronné par Guizot, puis La Revue de Paris et Le journal des débats. Son talent le fait tout de suite remarquer et il est bientôt reçu dans les salons où se bâtissent les réputations et où se forgent les carrières. Lorsque survient, en 1848, la révolution qui va mettre Louis-Philippe sur le trône, Granier de Cassagnac, peu favorable au nouveau régime, décide de rentrer dans sa province pour se consacrer à un grand ouvrage littéraire qui occupe son esprit depuis quelques mois. C'est donc dans le calme de sa campagne du Couloumé qu'il va se consacrer à la rédaction de son "Histoire des causes de la Révolution française ". Au cours de ce séjour studieux dans son Gers profond, il constate que la monarchie constitutionnelle ne rencontre pas beaucoup de sympathie dans les masses paysannes et que, en revanche, le nom de Napoléon bénéficie d'un prestige que les années n'ont pas affaibli. C'est sans doute là que l'idée d'une restauration bonapartiste a commencé à s'imposer à son esprit. Au printemps de 1850, "L'Histoire des causes de la Révolution française" achevée, il décide de revenir à Paris où son autorité est toujours reconnue. Un grand débat politique est justement à l'ordre du jour dans la presse et les cercles ministériels. Le mandat du prince président Napoléon arrive à son terme et la constitution interdit un second mandat.Granier de Cassagnac se lance avec vigueur dans la campagne et donne dans Le Constitutionnel une série de six articles retentissants qu'il intitule "La solution" dans lesquels il ne condamne pas, bien au contraire, la manière forte pour donner au président un second mandat. À partir de cette période, son influence ne va cesser de grandir car il devient un familier du prince président qui fait de lui son conseiller le plus écouté. Cependant, la classe politique n'est pas tout entière acquise à "la solution," Cassagnac. L'Assemblée marque son opposition de plus en plus ferme à la pérennisation du bonapartisme au pouvoir. Et, le 20 juillet 1851, elle rejette le projet de révision constitutionnelle. Les positions sont désormais bien tranchées et l'épreuve de force apparaît comme la seule issue pour mettre un terme à la crise. Granier de Cassagnac fait donner l'artillerie lourde et sa plume acérée pourfend avec ardeur tout ce qui se dresse contre le prince président. Celui-ci, d'ailleurs, encourage le journaliste à ne pas faire dans la dentelle: "Chauffez la chaudière énergiquement car je désire qu'elle éclate." Ce qui survint le 2 décembre où Paris, en s'éveillant, apprenait que le coup d'État avait installé pour longtemps le bonapartisme au pouvoir. Nommé député du Gers en 1852, Granier de Cassagnac devait être constamment réélu jusqu'en 1870, en même temps qu'il devenait maire de Plaisance et conseiller général. Sa position est alors à son zénith. il est dans la presse le porte-parole autorisé des Tuileries et, à travers lui, l'Empereur propage dans l'opinion ses idées et ses projets. Mais ce bonapartiste convaincu ne conçoit l'Empire qu'autoritaire. Lorsque le pouvoir décide la libéralisation de l'État, Granier de Cassagnac refuse de souscrire à cette évolution. Déçu de la tournure que prenaient les événements, il resta néanmoins fidèle à ses convictions et, lors du débat sur la liberté de la presse au Parlement, il fut un des seuls (avec six de ses collègues seulement) à voter contre cette mesure. Il reste cependant fermement fidèle à ses idées bonapartistes mais il juge que le moment est venu de prendre du recul avec la vie politique parisienne. Il a toujours une recherche historique en cours et c'est dans "l'Histoire des Girondins et des massacres de Septembre", qu'il va s'investir et se détacher quelque peu de la vie politique active. Lorsque survient la défaite de 1870 et l'écroulement de l'Empire, sa fidélité à Napoléon 111 ne se démentit pas. Réfugié à Bruxelles, il fonde un journal, Le Drapea , pour maintenir un contact entre les soldats prisonniers et leurs familles, avant de regagner la France et de retourner vers ses racines gersoises sans trop savoir quelle sorte d'accueil ses concitoyens allaient lui réserver. Trois arcs de triomphe avaient été dressés en son honneur, ce qui n'empêcha pas, le lendemain de son retour, qti'il fût arrêté aux petites heures dans son lit sur ordre de Thiers et, après huit jours de prison sous prétexte de le soustraire aux fureurs de la population, qu'il fût exilé à Irun, à la toute proche frontière espagnole. C'est là que ses concitoyens vinrent le chercher quelque temps plus tard pour lui offrir la mairie de leur commune. Aux élections qui suivirent, il récupéra ses mandats de député, de maire et de conseiller général sans faire mystère de son attachement à la personne de l'Empereur déchu, avec lequel il resta en très confiantes relations, allant même jusqu'à signer avec lui un libelle intitulé: "À chacun sa part dans le désastre de Sedan." Comme d'ordinaire, ce combattant intransigeant ne mettait pas son drapeau dans sa poche et il continuait à affirmer avec éclat ses convictions bonapartistes dans diverses feuilles de la capitale. Mais l'âge avançait et allait avoir raison de cet indomptable lutteur. Le 31 janvier 1880, il s'éteignit doucement dans son château du Couloumé. Pour autant, l'ère Cassagnac n'était pas éteinte. Depuis plusieurs années, son fils, Paul de Cassagnac, s'était fait lui aussi une place considérable dans la presse parisienne, deux autres Cassagnac servaient dans l'armée et le quatrième, Georges, allait succéder à son père disparu comme député de Mirande. Des quatre fils de Granier de Cassagnac, Paul allait être le plus en vue dans les milieux de la politique et du journalisme. Son père aurait souhaité lui voir embrasser une carrière dans la magistrature, mais les Cassagnac étant nés avec un talent de plume affirmé, Paul sera à son tour journaliste et polémiste de talent. Les débuts pourtant seront difficiles dans des feuilles assez confidentielles et il lui faudra "galérer" pendant quelques années avant que son père ne le fasse entrer à la rédaction de son journal, Le Pays, à la condition qu'il n'y serait ,ni obscur, ni ennuyeux. Il fait ses premières armes dans les chroniques littéraires, théâtrales, les potins mondains où sa verve endiablée et sa savoureuse originalité le mettent tout de suite en évidence. Mais c'est plus haut que vise son ambition et la chronique politique ne peut rester longtemps fermée à son talent. C'est là qu'il va donner sa mesure sans crainte du scandale et des vigoureuses réactions des personnalités qui reçoivent ses volées de bois vert, ce qui l'entraînera sur le pré pour des duels fameux dont parle tout Paris. Nous reviendrons d'ailleurs bientôt sur ces rencontres qui ont fait tout autant que la politique la notoriété des Cassagnac, père, fils et petit-fils. La politique active est le prolongement naturel de ses activités de journaliste et, après bien des vicissitudes, notamment un exil momentané à Venise, il est élu député du Gers en février 1876: sans même qu'il ait déposé sa candidature, 8000 électeurs de la circonscription de Condom l'envoient siéger à l'Assemblée. Dès lors, tant dans la presse qu'au Parlement, Paul de Cassagnac ne va plus cesser de se conduire comme un véritable leader. Sa prose, toujours aussi incisive et acérée, le fait craindre de ses adversaires; son éloquence de tribune n'est pas moins redoutable. Ses interruptions cinglaient comme des coups de cravache et si, au contraire, c'était lui qui parlait, la riposte jaillissait instantanément avec une force et un à-propos jamais pris en défaut... il fut constamment réélu jusqu'en 1893, bien que par deux fois ses élections aient été annulées à la diligence du parti au pouvoir qui se serait bien passé d'un contradicteur de cette trempe. Sa mort, survenue le 4 novembre 1904, suscita même chez ses adversaires, des témoignages d'estime et de respect assez remarquables. Clemenceau notamment écrivit à cette occasion: ",je ne laisserai pas partir sans salut d'adieu notre distingué confrère et ennemi, monsieur Paul de Cassagnac, qui sut toujours garder pour ses adversaires une impeccable loyauté..."
On imagine qu'à une époque où le point était particulièrement chatouilleux, les polémistes à la plume redoutable se retrouvaient souvent sur le pré pour en découdre l'épée ou le pistolet à la main. Les Cassagnac père, fils et petit-fils se distinguèrent particulièrement dans ces rencontres qui n'étaient pas de simples formalités où l'on arrêtait l'affaire à la première écorchure... Bernard Alphonse Granier de Cassagnac inaugura la série des duels célèbres par une affaire qui l'amena à défendre l'honneur de son épouse... en Guadeloupe! Lors d'une mission il avait en effet épousé Rosa de Beauvallon, fille d'une notabilité de l'île. Peu de temps après ce mariage, une feuille locale publia un article sur la famille de sa femme que Granier de Cassagnac jugea à ce point offensant qu'il entreprit un nouveau voyage aux îles pour aller demander raison au folliculaire local qui avait eu l'imprudence de faire un peu d'esprit sur le dos des Beauvallon. Le duel eut lieu, et au premier échange de balle le journaliste fut tué net par Cassagnac qui reprit le voilier qui venait de le débarquer. Quelques jours plus tard, de retour en France, il pouvait déclarer à son épouse: "Ma chère amie, je suis bien aise de vous annoncer que l'honneur de votre nom a reçu la réparation qu'il exigeait. " Mais le plus fameux duelliste de la lignée fut incontestablement Paul de Cassagnac qui pendant la période 1880-1889 se battit vingt-deux fois, le plus souvent contre des personnalités de premier plan de la vie parisienne et toujours avec succès aussi bien au pistolet qu'à l'arme blanche. Le duel qui l'opposa à son cousin Jean de Lissagaray est resté célèbre. Pendant plus d'une demi-heure, les adversaires multiplièrent les assauts sous une chaleur accablante. Blessé quatre fois de suite Lissagaray appelait le médecin et se faisait bander et repartait dans de furieux assauts. Enfin un coup de lame pénétrant porté par Cassagnac vint arrêter les hostilités et mit Lissagaray au lit pour un mois. À peine rétabli, il renvoya ses témoins chez Cassagnac pour reprendre l'affaire. Celui-ci répondit: " Non monsieur! je vous ai laissé sur le terrain troué comme une écumoire; j'ai pu consentir à être votre adversaire, il me répugne de devenir votre charcutier..." On reste d'ailleurs confondu aujourd'hui à lire les phrases au vitriol qui s'imprimaient dans la presse de l'époque et qui étaient le prétexte de ces affaires d'honneur se terminant ensuite sur le terrain en des affrontements parfois meurtriers. Mais certaines de ces rencontres furent aussi rocambolesques. Flourens, un des chefs de la Commune, lors d'une campagne électorale jugea insupportables certains propos de Cassagnac; incontinent, il le provoqua en ces termes: "Vous avez insulté la République, ma mère, vous m'en rendrez raison!" À quoi Cassagnac s'empressa de répondre: ",je suis occupé avec votre père, le Peuple. Dès que j'aurai fini, je serai à votre disposition! " La rencontre fut donc décidée, mais Paul de Cassagnac, gravement malade, sollicita un délai qui fut interprété par Flourens comme une reculade, et de fanfaronner aussitôt dans sa feuille: "À la pensée de se rencontrer avec moi, M. de Cassagnac a mal au ventre..." On imagine la réaction du mousquetaire gascon. Il envoie ses témoins pour fixer l'affaire au lendemain et, plus mort que vif, se fait porter en civière sur le terrain. Devant le spectacle de son adversaire décomposé par la douleur, Flourens propose un report, à quoi Cassagnac lui répond: "Si vous ne vous battez pas immédiatement après ce que vous avez écrit, je vous balafre. " À peine en garde, les deux hommes se ruent dans un assaut furieux et roulent net à terre ensemble; Flourens avait reçu une lame profonde au-dessus de la ceinture, Cassagnac, quant à lui, avait perdu connaissance d'épuisement. Il venait de faire l'effort de se battre avec une typhoïde "carabinée"... Ce qui ne l'empêcha pas lorsqu'il croisa la civière sur laquelle on emportait le malheureux de lâcher dans un souffle: "Eh! bien, citoyen Flourens, le mal au ventre ça se gagne! " Bien d'autres duels de Paul de Cassagnac défrayèrent longuement la chronique parisienne. Tout ce qui comptait alors dans le journalisme et qui n'était pas bonapartiste eut maille à partir avec notre intransigeant Gascon et ses combats contre Rochefort et bien d'autres firent la une de toutes les gazettes. Il est intéressant de souligner que ce bretteur impénitent ne fut jamais blessé dans ses rencontres sur le pré et que, après tant de combats singuliers, il devint un adversaire déclaré du duel, ne se battant plus dans les trente dernières années de sa vie. Le duel, écrivait-il, est une chose mauvaise, absurde, ne prouvant rien, il constitue le moins défendable des préjugés. Il préconisa à la place des tribunaux d'honneur et essaya d'en animer un sans faire disparaître la funeste pratique du combat sur le terrain. Il faudra attendre presque un demi-siècle pour que le duel tombe peu à peu en désuétude et devienne une sorte de formalité arrêtée au premier sang. Paul de Cassagnac mourut en 1905, mais la lignée des bonapartistes belliqueux de la famille ne s'éteignit par pour autant. il laissait deux fils, Paul et Guy, qu'il avait instruits lui-même dans les arts martiaux et qui étaient de redoutables combattants. Lors d'une campagne électorale où le fils aîné Paul tentait de reconquérir le mandat de député qu'avait détenu son père, une affiche de son adversaire jugée injurieuse pour le député disparu emmena encore une fois un Cassagnac sur le pré. L'elné, Paul, voulut demander réparation de l'outrage fait à la mémoire de son père mais, comme il était candidat, le cadet lui remontra que, s'il tuait son adversaire, il ne pourrait plus briguer le mandat pour lequel il combattait. C'est donc le plus jeune des deux frères qui porta les armes pour venger l'honneur de la famille. Pour le malheur de son adversaire, c'était probablement la meilleure lame de son époque. D'une insolente décontraction, il avait des réflexes d'une instantanéité foudroyante et son adversaire, un certain Noulens (qui sera par la suite ambassadeur puis sénateur du Gers), pourtant très brillant fleurettiste, en fit l'amère expérience. Au bout de quinze secondes de combat, le jeune Cassagnac l'expédiait d'une riposte fulgurante et Noulens eut beaucoup de chance de s'en tirer avec trois semaines de lit... Mais Paul de Cassagnac junior disputa aussi quelques duels fameux dont un l'opposa à Henri de Jouvenel. Dans une polémique de presse, Cassagnac avait écrit cette délicate amabilité: "Quant à M. Henri de Jouvenel, après avoir écrit son nom, j'essuie ma plume..." - Le duel eut lieu et Jouvenel eut la chance de s'en tirer avec une grave blessure à l'avant-bras, ce qui ne l'empêcha pas de vouloir continuer le combat, à quoi Paul de Cassagnac répliqua avec un certain mépris: "Ici, monsieur, on n'achève pas les blessés." La chronique parisienne fut très souvent sollicitée par les affaires d'honneur des Cassagnac, on se bornera à rappeler ici, en terminant, les plus célèbres: celles contre le général André, en 1906, à propos de l'affaire Dreyfus, son duel contre Charles Maurras en 1912 qui fit la une des principaux journaux parisiens, mais on était insensiblement en train de changer d'époque... Après plus de quarante ans de République, le bonapartiste apparaissait de plus en plus comme appartenant à l'histoire, et le duel qui, si souvent fut appelé en renfort par les Cassagnac pour soutenir leurs idées, s'affadissait et peu à peu disparaissait des habitudes politiques. La lignée de ces talentueux manieurs de plumes et d'épée ne s'éteignait pas mais les descendants de nos fougueux mousquetaires gascons voués au bonapartisme s'assagirent par la force des choses, et le département du Gers, après la longue parenthèse Cassagnac, retrouvait une vocation républicaine soutenue désormais par les seuls talents de la plume et de l'éloquence. Le panache à la pointe de l'épée entrait lui aussi dans l'histoire. (Extrait de "Gloires de Gascogne" de Robert CASTAGNON , éditions Loubatières), |